25 novembre 2012

Ce jour-là...

Papa, Maman,

J'ai beaucoup hésité à vous écrire cette lettre que peut-être vous ne lirez jamais. 

Cette lettre je l'avais d'abord écrite pour moi, parce qu'écrire est un besoin qui m'anime depuis mon enfance et que j'y éprouve du plaisir tout autant que j'y trouve un moyen d'ordonner mes idées. Je m'écoute moi-même, d'abord, pour mieux parler aux autres, ensuite. C'est une sorte de monologue interne qui ne s'arrête jamais, un fleuve d'idées, de sons, d'images merveilleuses et d'harmonies extraordinaires qu'il m'est impossible de communiquer. Alors je les exprime autrement, en me mettant au piano et en jouant pendant des heures, mes doigts courant sur l'ivoire en tentant de donner vie à cet univers que je suis le seul à connaître. Ou bien j'écris, en essayant d'instiller dans mes textes ce souffle interne qui m'habite. 

Oui, il est parfois difficile de mettre des mots sur les choses sans les avoir préalablement pensées, mûrement intériorisées, jusqu'à ce que nous fassions corps avec elles et que nous en soyons intimement imprégnés.

Sans doute par excès de pudeur, on ne parle pas beaucoup à la maison. Je veux dire que, si, on parle, de tout, de rien, de la tapisserie du salon, du mal à l'épaule de papa, des nouvelles de la famille en Espagne, de la dernière blague entendue à la radio. Mais on ne parle pas de nous, on ne parle pas de soi, de ces choses souvent difficiles mais pourtant essentielles. On évite certains sujets, ou alors en en parle mal, avec une maladresse vertigineuse qui produit l'effet exactement inverse du but recherché : chacun se replie un peu plus dans sa carapace et l'on reparle de la tapisserie du salon. Maman rigole un peu bêtement, et papa fait mine de changer de chaîne à la télévision pour mieux ignorer ce trouble qui nous met tous profondément mal à l'aise.
  
Pourtant, depuis que vous êtes grands-parents, j'ai l'impression que certaines angoisses se sont dissipées, que certaines tensions inavouées se sont résolues, que certaines questions que personne n'avait osé poser ne se posent plus de la même façon. Oui, ça y est, la famille continue dans la "normalité". De l'extérieur tout parait conforme à ce que l'on attend de vous et de nous. Tout est bien dans le meilleur des mondes. Les apparences sont sauves.

Papa, maman, je sais que vous êtes fiers de moi, du fils que je suis, de l'homme que je suis devenu, du prestige de mes études et de ma réussite professionnelle. Je sais que vous m'aimez dans des proportions dont seuls des parents sont capables, et je mesure chaque jour la chance qui est la mienne de vous avoir, pour votre soutien infaillible dans tout ce que j'entreprends et l'amour que vous me portez.

Je sais aussi que, même si nous n'en avons jamais parlé, vous n'avez guère plus de doutes sur certains aspects de ma vie. Non, je suis pas exactement ce que vous attendiez de moi. Mais je n'y peux rien et vous n'avez rien à vous reprocher. Les choses sont ainsi et j'ai pleinement conscience que, dans certaines circonstances, cela peut s'avérer pesant, car le poids du regard social est énorme, parce qu'aux yeux de certaines personnes de votre entourage il vaut mieux avoir un fils trisomique qu'un fils homosexuel. Et je sais que cela vous attriste, pour vous, pour moi.

Dans quelques semaines le Gouvernement de François Hollande va faire adopter une Loi qui ouvrira aux couples de même sexe la possibilité de se marier. Depuis Buenos Aires je suis avec beaucoup d'attention tout ce qu'il se dit de l'autre côté de l'Atlantique, chez nous en France. Je suis parfaitement au courant des manifestations, des torrents de fiel déversés, des absurdités des uns, de la bêtise rétrograde des autres. Je sais tout cela. Lorsque je vois certaines réactions j'ai envie de pleurer, parce que pour la première fois de ma vie je ressens un vent de haine à l'encontre de ce que je suis. C'est assez violent. Souvent j'aurais envie d´être en France et de marcher à côté de ceux qui luttent pour que, enfin, se produise ce changement historique qui le sera à plus d'un titre.

En effet, au delà de la simple question du mariage et de l'adoption, les couples de même sexe pourront désormais vivre dans la lumière, sous la bienveillance de la République qui leur reconnaitra une pleine légitimité, à l'égal de tous les autres couples mariés. Ce jour-là vous n'aurez plus à avoir peur du qu'en dira-t-on, ni à craindre pour moi.

Car à partir de ce jour-là, ce qu'en dira la Loi sera très simple : on s'en fout... Et le regard des autres ne pourra plus avoir cette amère saveur accusatrice. Oui, ce jour-là vous pourrez être encore plus heureux pour moi que vous ne l'êtes aujourd'hui car se lèvera le voile étouffant de cette "faute sociale" que vous n'avez pas commise et dont ni vous ni moi ne sommes responsables. Ce jour-là vous pourrez vous réjouir en songeant que, lorsque je rencontrerai le bon garçon - celui que j'aimerai, celui avec qui je partagerai l'envie de construire quelque chose et de fonder une famille - je pourrai le faire aussi librement que vous l'avez fait voici trente cinq ans, et que nous pourrons nous aimer dans le confort et l'insouciance duveteuse d'un cadre juridique solide.

Oui, ce jour-là vous pourrez être vraiment heureux pour moi. Et ce jour-là, je serai à mon tour heureux de vous voir enfin heureux et pleinement sereins pour moi.

Papa, maman, je vous aime.
Votre fils...

***
Ce billet est une contribution à C'est la lutte nuptiale, initiée par Orphéus.

18 commentaires:

  1. Cyprien de Savant Tonnerre25 novembre 2012 09:07

    MAGNIFIQUE ! encore un belle déclaration d'Amour... Je fonds !-)

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  2. Je voudrais dire à Mr et Mme Tambour Major,qu'ils ont raison d'être fiers de leur fils. :)

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  3. WOW ! Frissons dans la colonne vertébrale et tout ça. Bravo. Merci pour cette contribution tout droit venue des tripes et du coeur. Des Bises.

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  4. Il en a qui y croient encore, je les envie.

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  5. Me dejas sin palabras. Honestamente es tan bonito verse reflejado en palabras que yo mismo he usado con mis propios padres. Ver ese combate porque ellos estén orgullosos de uno como hijo A PESAR del pecado de ser gay es muy muy 'touchant'. T'es mots sont simplement sublimes.

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  6. Moi, je trouve que tes parents ont beaucoup de chance d'avoir un fils comme toi débordant d'amour, de respect et de reconnaissance envers eux...
    Beaucoup devraient suivre ton exemple...
    Bises d'ici..

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  7. Un bien beau texte.
    Je connais aussi ce genre de lien, très profond, très solide mais finalement assez macho où une sentiment exprimé est fait avec une grande maladresse ou beaucoup de violence verbale avant de passer, la seconde d'après, à des banalités à pleurer comme si de rien n'était.
    Y a bon les non-dits... vivent les familles du sud/espagnoles.
    Bises à toi !!

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  8. Tes parents ont bien de la chance d'avoir un fils tel que toi.

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  9. "Je suis parfaitement au courant des manifestations, des torrents de fiel déversés, des absurdités des uns, de la bêtise rétrograde des autres. Je sais tout cela. Lorsque je vois certaines réactions j'ai envie de pleurer, parce que pour la première fois de ma vie je ressens un vent de haine à l'encontre de ce que je suis. C'est assez violent. " C'est exactement ce que je ressens. Peut-être est-ce parce que nous sommes de la même génération, peut-être est-ce parce que nous croyions que le pacs avait ouvert la voie, peut-être est-ce parce que nous pensions que la société avait peu à peu accepté l'idée... Je tombe de ma chaise jour après jour, et ça fait mal.

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  10. Belle lettre d'émotion et d'amour qui ne mérite qu' à être lue à voix haute lorsque la république bienveillante aura fait son travail de reconnaissance

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  11. Et bien voilà une lettre que j'aurais vraiment aimé recevoir, puisque je suis concernée en temps que parent. Dois-je dire qu'elle m'a émue et fait réfléchir à un aspect du problème auquel je n'avais pas pensé, la légitimité pour l'entourage. Jamais je ne me suis sentie coupable d'être la mère d'un "vilain petit canard" et pour moi, la normalité se situe vraiment ailleurs.

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  12. @ Tous : Merci. Je crois que c'est l'un des billets les plus compliqués que j'ai pu écrire à ce jour. Il me faudra sûrement du temps pour pouvoir le relire sans avoir cette étrange sensation au ventre...

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  13. Tu feras ce que tu veux (puisque tu es un grand garçon) mais, pour avoir été dans une position à peu près comparable il y a quelques années, je peux t'assurer qu'avec l'expérience, il ne faut jamais renoncer d'envoyer ce genre de déclarations, qu'elles soient épistolaires ou simplement quelques mots échappés d'un mouchoir où les larmes viennent s'écraser. Qu'importe le vecteur puisque l'essentiel est ailleurs : l'authenticité du message et de l'émetteur. L'effroi s'entend évidemment mais on m'a remercié d'avoir dit tout ça.
    Chaque situation est différente évidemment et aucune vérité n'est universelle. Pourtant, la montagne infranchissable n'est souvent pas aussi haute qu'on l'avait imaginé nonobstant le sentiment d'altitude que l'on dégage une fois parvenu au sommet. C'est beau la vie pour ça aussi ...

    Forcément, je t'embrasse (sans trop avoir besoin de me forcer)

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  14. Me sens un peu concerné, c'est un peu la même situation avec mes parents. Pour le mariage gay ça va être un grand changement historique mais ça ne va pas changer du jour au lendemain le regard de certains sur les homosexuels il faudra du temps pour ringardiser les homophobes

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  15. Très beau texte. Joli condensé de ce qui nous concerne et de ce qui touche notre premier cercle.
    Heureux de t'avoir lu ce jour. Voilà un moment que je n'étais pas passé par là. Il faut que j'y revienne plus souvent.

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  16. Merci TM! Décrire ainsi ces émotions qui sont aussi les miennes et celles de beaucoup d'autres... Tu m'as fait verser une larme et revenir tant d'images!

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