La programmation du Théâtre du Capitole de Toulouse saison 2010-2011 m'avait tout de suite frappé par son caractère résolument moderne puisque une grande partie de la programmation est consacrée à des oeuvres du XX° siècle, dont précédemment Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weil, sur un texte de Bertolt Brecht et dont je garde un souvenir formidable, quand bien même le traitement burlesque décadent fut un brin en décalage avec l'aridité caustique du théâtre de Brecht.Hier soir j'assistais à la première des Fiançailles au Couvent de Sergueï Prokofiev, oeuvre créée en novembre 1946 à Leningrad, dirigé dans cette production par le formidable (et plutôt très mignon) Tugan Sokhiev, sur une mise en scène de Martin Ducan. L'histoire des Fiançailles est assez classique et renvoie sans difficulté au théâtre de farce : à Séville (!) les deux plus grands marchands de poisson décident de s'associer pour fonder un monopole. Afin de consolider leur pacte, Mendoza demande à Don Jérôme de lui donner la main de sa fille, Louisa. L'affaire ne sera pas si simplement conclue car Louisa ne l'entend pas de cette oreille. Aidée de sa malicieuse nourrice elle met au point un astucieux stratagème pour échapper à cet hymen contraint et épouser Antonio son aimé. Bien entendu vont s'enchaîner toute une série de qui pro quo et coups de théâtre tout droit venus de Molière.
Quoique ne connaissant qu'assez peu la musique de Prokofiev je ne me faisais aucune inquiétude particulière sur le tissu musical dont je me doutais de la parfaite écoutabilité à mes oreilles. Et j'avoue que les presque trois heures de spectacle furent un enchantement sonore continu. Tugan Sokhief maîtrise il est vrai ce répertoire à la perfection et a su donner à la partition tout le dynamisme nécessaire, avec une immense subtilité dans le travail des couleurs. Je me suis régalé de bout en bout, souvent fasciné par cette écriture absolument géniale qui accompagne le texte de très près au point de ne faire qu'un avec le jeu des acteurs, ce qui demande souvent une parfaite synchronisation du geste comme de la parole, et cela au service d'effets notamment comiques particulièrement réussis. Pour rester objectif, on pourrait reprocher à l'orchestre quelques problèmes passagers de justesse en particulier chez les bois, mais l'étroitesse de la fosse que j'imagine surchauffée ne doit pas aider à la stabilité de l'accord.
Sur scène, les décors sont résolument modernes, très loin du baroquisme ou de l'abondance ostentatoire que l'on aurait pu voir dans d'autres productions et à laquelle on pourrait s'attendre, mais leur apparente simplicité est en réalité au service d'une astucieuse scénographie qui fait évoluer les volumes au gré des nécessités narratives, le tout assisté d'un travail sur la lumière absolument fabuleux, tout en nuances et subtilités. J'ai été bluffé de voir comment le même décors, simplement par le travail de la lumière, pouvait figurer autant l'intérieur d'un appartement cossu qu'un verdoyant jardin de couvent.
Au rang des interprètes, je n'ai pas grand chose à dire : brillant ! Brian Galliford nous a servi un Don Jérôme magistral, Larissa Kalagina était parfaite dans son rôle de Duègne facétieuse, Mikhail Kolelishvili a fait un très bon Mendoza... Tout ce petit monde visiblement tendu au début de la représentation a fini par trouver ses marques pour, se libérant de la partition, véritablement rentrer dans leur personnage. Car la particularité des Fiançailles au Couvent est d'être un opéra "lyrico-comique" mêlant étroitement chant, théâtre et danse, ce qui conduit les interprètes à chanter une partition techniquement exigeante tout en jouant la comédie, à grands renforts de grimaces et autres facéties grivoises. J'attribuerais en particulier une mention particulière au huitième tableau, qui se déroule dans un monastère : un moment de décadence de premier choix !
En revanche les danseurs qui interviennent ponctuellement, soit mêlé aux comédiens soit en pur aparté, m'ont un peu déçu. Il faut dire que dans une troupe, quelle qu'elle soit, le niveau moyen se situe au niveau du plus faible de ses éléments. Or hier soir il est évident que l'un d'eux dénotait très nettement, visiblement peu à l'aise et peu convainquant dans ses mouvements approximatifs et médiocrement engagés. Dommage car d'autres étaient d'un réel très bon niveau.
J'ai donc passé une très bonne soirée, riant assez souvent d'ailleurs, non pas à cause mais avec les personnages, emporté par les élans d'une très belle production. Les applaudissements soutenus qui ont accompagné le dernier baissé de rideau ne furent pas dé-mérités. Une jolie première qui augure de très belles choses pour les représentations à venir car qu'il se soit agit de la toute première ne fut pas exactement le meilleur moyen de mettre tout le monde à l'aise. Qu'il s'agisse des danseurs autant que des interprètes, je crois qu'il fallut attendre le premier entracte pour que tout ce beau monde commence à réellement prendre ses marques, l'aisance de son personnage et nous servir une seconde partie enlevée et truculente. Cela me donnerait presque envie de revenir voir ce spectacle pour vérifier comment, après ce premier rodage, tout cela évolue. Il y a fort à parier que la dernière sera formidable.
Les Fiançailles au Couvent de Sergueï Prokofiev
Théâtre du Capitole
Jusqu'au 19 janvier 2011