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    7 mars 2014

    Petit lexique Franco-Québécois à l'usage des débutants - Chapitre 2

    14 commentairess
    Dans un premier chapitre je vous avais introduit à certaines subtilités du parler-vrai québécois à travers quelques notions de vocabulaire typiques d'ici.

    Aujourd'hui je vous propose d'explorer plus avant la culture québécoise à travers un élément absolument indispensable à quiconque désire comprendre et se faire comprendre dans la Belle Province : les jurons.

    Au Québec on ne jure pas, on sacre... En effet les principaux jurons reposent en grande partie sur un détournement éhontément jubilatoire du vocabulaire liturgique. Le résultat est assez musclé, comme vous pourrez en juger tantôt.

    Commençons par choisir un mot innocent et au dessus de tout soupçon, tel que calice. Plaçons un accent circonflexe sur le "a" et remplaçons le "c" par deux "s". Nous obtenons à présent l'interjection Câlisse (prononcer [kôlisse], avec un "a" très ouvert). Câlisse est l'une des interjections de base à connaître absolument.
    Exemple : Câlisse ! On se les gèle à soir...
    Traduction : Sacrebleu ! Que n'ai-je point doublé mes bas de soie pour aller à vêpres...
    Dans ce contexte, Câlisse est synonyme de l'incontournable Tabarnak dont la renommée dépasse largement les contrées du drapeau fleurdelisé

    On ne dit pas Tabarnak à la légère. Il faut y mettre de l'intensité, beaucoup d'énergie et surtout être animé d'une incandescente conviction. Un Tabarnak c'est un cri rauque qui vient des trippes et frappe au visage comme la morsure d'un ours au sortir de l'hiver.

    Un Tabarnak suit une vocalité particulière : on articule bien chaque syllabe en prenant soin d'accentuer la première et la dernière : [Ta - bar - nak !] sinon, c'est un peu n'importe quoi.     
    Exemple : "Tabarnak ! Six piasses pour c't'ostie d'café ?"
    Traduction : "Jarnibleu ! Deux écus pour cet infect breuvage ?"
    On peut aussi faire un Tabarnak bref qui marque l'exaspération. Beaucoup plus serré, il sera prononcé avec la fulgurance d'un orignal au galop.
    Exemple : Là, là, tabarnak tu vas arrêter !
    Traduction : Anémone, il suffit !
    Bien moins musclé mais tout aussi populaire, on peut lui subsituer un Criss, dont on fera soigneusement siffler les "s", ou un judicieux Ostie aux accents gracieusement blasphématoires.
    Et si le coeur vous en dit, laissez libre cours à votre inspiration en ponctuant votre diatribe de l'un quelconque de leurs nombreux cousins tels que Ciboire, Sacrament (sic), Baptême (et sa variante adoucie Baptêche ou Baptince), Étole, Saint-Chrême et d'autres encore. Attention, ils se placent surtout en début de phrase.
    Exemple : "Criss que Didier est con !"
    Traduction : "Pauvre Édouard-Martial..."
    Exemple : "Ostie qu'c'est moche c'qui t'arrive !"
    Traduction : "Diantre que votre mésaventure est fâcheuse..."
    À noter que baptême, étole et saint-chrème sont tout de même un poil vieillots et guère plus employés que par une population d'un certain âge. Certains même pervertissent la châsuble (prononcer "châsub") au service d'une expression populaire de basse extraction...

    Pour approfondir un peu l'usage de Criss et de Tabarnak, sachez qu'ils peuvent aussi s'employer précédés de la préposition "en" : en criss, en tabarnak (parfois travesti sous la forme adoucie de en tabernouche). Ils prennent alors le sens de "très", "beaucoup", "en masse" pour rester couleur locale.
    Exemple : "J'ai bu en criss / en tabarnak à soir..."
    Traduction : "Charle-Henri, je suis complètement pompette..."
    Toujours dans la même veine, Criss peut aussi se rencontrer sous la forme adverbiale Crissement que l'on peut également traduire par "beaucoup".
    Exemple : Tu me fais crissement chier à matin, tabarnak !
    Traduction : Calixte, vous êtes profondément désobligeante de bon matin. 
    À propos de l'expression en criss, l'on prêtera attention à bien distinguer l'interjection sous la forme que nous venons de voir et sa fonction d'épithète lorsque précédé de l'auxiliaire être. En effet, être en criss signifie grosso-modo être très énervé, voire fâché contre quelquechose ou quelqu'un.
    Exemple : "Câlisse, j'ai crissement perdu mon temps à cause de l'autre ostie de cave. Je suis en criss maintenant."
    Traduction : "Morbleu, ce nigaud d'Antoine-Marie m'a fait perdre un temps précieux. Me voici tout courroucé."
    Voilà pour l'essentiel les principales interjections couillues à tendance grassement velue usitées au Québec. Comme en France, il est bien entendu possible de les combiner pour donner un peu plus d'ascendance à son discours.
    Exemple : "Câlisse d'hostie d'ciboire, vas-tu me crisser patience ?"
    Traduction : "Jésus Marie Joseph venez à mon aide, je défaille !"
    Bien, maintenant que vous maîtrisez les jurons sous leur forme d'invective, nous allons voir leurs dérivés sous forme verbale. En effet, certaines de ces expressions sont protéiformes, ce qui enrichit d'autant la palette du vocabulaire. 

    Tout d'abord Câlisse peut devenir le redoutable verbe Câlisser, que l'on peut traduite par "mettre", "jeter", "foutre".
    Exemple : "Câlisse-moi ça aux vidanges."
    Traduction : "Alfonsine, vous voudrez bien nous débarasser de cet immondice ?"
    Câlisser pourra être remplacé à loisir par Crisser, qui a exactement la même signification.
    Exemple : Crisse ton camps espèce d'hostie d'tabarnak !
    Traduction : Déguerpissez donc, hé, fieffé chenapan !
    Quoique ce ne soit pas un sacre à proprement parler, on peut aussi rencontrer le verbe Garocher, de sens voisin mais qui prend davantage le sens de "lancer".
    Exemple : Ostie si tu continues j'vais t'garocher mon verre par la tête...
    Traduction : Monseigneur je vous conjure de bien vouloir cesser sur le champ, sinon vous aurez à en découdre...
    Vous voici désormais armés pour affronter le bon-parler québéquois dans ses plus fines subtilités. À vous maintenant de les faire votres et de laisser travailler votre imagination créatrice.
    Contrairement à ce que l'on pourrait de prime abord penser, sacrer n'est pas l'apanage des parangons de la vulgarité, loin s'en faut. Un bon Tabarnak ! bien senti, et surtout bien placé, cela fait drôlement de bien.
    « Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation » écrivait Freud. Qu’on se le dise, ostie d'tabarnak !

    7 février 2014

    Petit lexique Franco-Québécois à l'usage des débutants - Chapitre 1

    14 commentairess
    Arriver dans un nouveau pays signifie corrélativement devoir s'adapter aux lois, coutumes et traditions de celui-ci. Parmi les multiples vecteurs d'adaptation, la langue est certainement l'un des plus importants.

    Croire qu'arriver au Québec c'est débarquer dans un pays où tout le monde parle le français de chez nous est une grave erreur. Au Québec on parle certes le français, mais l'on parle avant tout le québécois. La différence est la même qu'entre l'anglais d'Angleterre et l'anglais US ou encore entre l'espagnol d'Espagne et l'espagnol d'Amérique Latine.

    Cette différence s'exprime tout d'abord par son accent que certains trouveront charmant alors que d'autres le trouveront ridicule. Tous les goûts sont dans la nature.

    Toutefois la manifestation la plus sensible de cette différence se trouve certainement au niveau du vocabulaire. Certaines tournures de phrases peuvent prêter à confusion, voire susciter l'incompréhension.

    Ainsi on m'a dévisagé avec des yeux de merlan fri lorsque, me proposant de mettre la table, j'ai demandé où étaient rangés les couverts. Les couverts ? Kôliss c'est quoi c't'afaire ? Ici on ne dit pas couvert mais... ustensiles.

    Il faut aussi prendre garde aux faux-amis. Messieurs, ne vous offusquez pas si l'on vous propose ou si l'on vous demande si vous avez bien mis des bas chauds. Les Québécois n'ont pas pour habitude de porter les vêtements de leur mère ni de se déguiser en créature hybride le soir venu pour aller déambuler dans le Village. Non. Des bas ce sont des chaussettes, quelle qu'en soit la longueur.

    Toujours en ce qui concerne les pieds, les chaussures seront avantageusement remplacées par des souliers, et les tennis par des espadrilles. Ne soyez donc pas vexé si l'on complimente votre nouvelle paire de chaussures de sport à 200 dollars en les traitant d'espadrilles...

    Sachez aussi que lorsqu'une chaussure dépasse la hauteur stricte du bas de la cheville, alors la chaussure devient une botte. Oubliez les bottines, ce mot est inusité ici.

    Dans un autre registre, un toutou désigne non pas un toutou, mais une peluche. Si vous caressez le caniche de la voisine, c'est alors un pitou
    Un pitou en toutou désigne donc, pour nous autres, un toutou en peluche. Vous suivez toujours ?

    Et si vous sortez dehors par un grand froid, ne mettez pas votre écharpe mais votre foulard. Laissez vos mouffles dans le tiroir mais prenez vos mitaines. Et bien sûr vous troquerez votre bon vieux bonnet contre une tuque ou, mieux un "cass de pwouêl" (phonétiquement) qui désigne un chapeau de fourrure avec des rabats pour couvrir les oreilles.

    Parmi les expressions qui ont retenu mon attention, "Bibitte à patate" tient certainement la palme.
    Alors, une bibitte à patate n'est pas un pénis lubrique s'ébrouant sauvagement dans un panier de pommes de terre... Ce n'est pas non plus une MST bizarre. 

    Bibitte, c'est pour bébête. Et patate désigne les... patates. 

    Une bibitte à patate désigne donc un insecte muni de plusieurs paires de pattes, qui vit sur les patates : le doryphore ! Ok, doryphore n'est pas le mot plus facile à placer dans une conversation, je vous l'accordre. En revanche une fois l'hiver passé, des bibittes il y en a partout... 

    "Conduire dans Paris, c'est une question de vocabulaire", écrivait Audiard. Savoir se comporter en société à Montréal aussi...