Chargé d'un nombre invraisemblable de paires de jumelles, un homme avance dans le désert. Un peu plus loin un groupe de spectateurs semble l'attendre, parqués derrière un cordon de sécurité. Pendant que leur sont distribuées les jumelles, un agent de police les prend à partie et commence un curieux monologue : Pourquoi dans le E.T. de Steven Spielberg, l’extra-terrestre est-il marron ? « No reason ». Pourquoi dans Massacre à la Tronçonneuse de Hooper, les gens ne vont pas aux toilettes comme tout le monde dans la vraie vie ? « No reason ». Pourquoi ne voit-on pas l'air autour de nous ? « No reason ». Parce que tous les bons films sont fondés sur le « No reason » et que la vie est essentiellement composée de « No reason », ce film sera un hommage au « No reason ».Nous voilà prévenus ! Les spectateurs braquent leurs jumelles vers l'horizon, le spectacle va pouvoir commencer, ou pas. C'est par ce prologue surréaliste que n'auraient pas renié les Monty Python que débute Rubber.
Ce que j'adore au cinéma, c'est la faculté qu'ont certains films de nous faire basculer dans la quatrième dimension avec le plus grand aplomb du monde et de défier les lois les plus élémentaires de la rationalité. Rubber se place sans conteste au rang de ces ovni cinématographiques.
L'histoire est cette d'un... pneu. Oui, un pneu. Un pneu abandonné dans le sable du désert californien qui s'éveille, reprend (?) vie, recouvre force et vigueur et s'en va rouler de par le monde. Mais attention, il ne s'agit pas d'un pneu ordinaire : doté de redoutables pouvoirs psychokinétiques, celui-ci est de la race des tueurs. Passé l'acte fondateur de la première victime dont une innocente bouteille plastique fera les frais, repoussant sans cesse les limites de sa folie meurtrière, les cadavres s'accumulent. Et bientôt une enquête policière commence : qui a trucidé la femme de ménage dans ce motel en bord de route ? C'est donc aux aventures de ce pneu tueur, mystérieusement attiré par une jolie fille à la voiture rouge, que les spectateurs incrédules assistent. Mise en abîme plutôt déroutante au début, le film est en effet commenté de l'intérieur par ses propres spectateurs. Du foutage de gueule, certainement, mais aussi le parti pris d'un ton volontairement décalé et d'une narration qui entremêle en réalité deux histoires dont l'interaction, d'abord passive, ira crescendo.
Film de genre, Rubber manie avec panache les ressorts de la comédie et du cinéma gore. On rit de situations totalement burlesques, voire parfois ubuesques, tout autant que l'on se réjouit de quelques magnifiques gerbes d'hémoglobine visqueuse telles que le cinéma gore pouvait nous en offrir à son âge d'or. La trame de l'histoire est assez simple, linéaire, qui s'articule autour de trois pôles : l'enquête policière, la mystérieuse fille à la voiture rouge, et ce groupe de spectateurs qui vit au rythme des péripéties du serial killer vulcanisé. Et la sauce prend ! Outre son caractère très très décalé qui avait tout pour me plaire, j'ai été d'emblée séduit par la photographie absolument magnifique ainsi que les superbes lumières du film. Ca donne envie d'aller en Californie tout ça. La bande son très soignée et jamais envahissante n'est pas en reste non plus, cosignée par l'un des membres des so frenchie Justice : la classe.
Décalé, insolent, gore, plutôt fun et visuellement très beau, Rubber peut certes paraître comme un vaste foutage de gueule, mais un foutage de gueule qui a du panache, sans être non plus le film de la décennie, n'exagérons rien. A déconseiller aux grincheux, à consommer sans modération pour les autres. Et dernière petite chose : c'est un film français ! Preuve que l'on est nous aussi capables de produire des petites choses tout à fait intéressantes dans un terrain de jeu étroitement gardé par quelques réalisateurs de talent dont j'avais pu parler ici il y a quelques semaines.
Le site internet de Rubber le film