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  • 29 septembre 2018

    Le beau garçon de la poste

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    Je n'avais pas recroisé ce garçon depuis plusieurs années. Au moins quatre, peut-être cinq voire six ans. Je ne crois pas avoir jamais su son prénom quoique nous côtoyions alors la même salle de sport entre les murs de laquelle transpiraient des gens d'un peu toutes les classes sociales : employés municipaux, médecins, chômeurs et étudiants de toutes sortes. Hormis la satisfaction de l'effort c'est aussi cela qui m'a plu dans le sport : rassembler sous une même bannière des gens qui, en temps normal, n'auraient pas forcément grand-chose en commun.

    Parfaitement fidèle à mes goûts en la matière, j'avais immédiatement repéré ce très beau garçon parmi les autres. Il était alors relativement jeune, une vingtaine d'années à peine. Athlétique, puissamment bâti, la peau mate cuivrée, le regard vif et un peu fou. Ses yeux noirs, rehaussés par un immense sourire qui ne le quittait jamais, perçaient au milieu d'une chevelure d'ébène coupée court, souplement coiffée à la manière d'un enfant faussement sage. Splendide. 

    Même les soirs où la salle de musculation était pleine à craquer, on ne voyait que lui et ses airs de canaille, ses grands gestes faussement gauches et ses éclats de rire qui éclaboussaient d'échos joyeux la rudesse de l'effort collectif baigné de fonte et de sueur.

    Lorsque, ayant terminé d'affranchir un courrier recommandé hier à la poste, je me retournai pour l'adresser au guichet correspondant, je l'ai immédiatement reconnu, à quelques pas de moi. Un peu plus mature, un peu moins foufou peut-être, mais tout aussi beau et séduisant que naguère. Étrangement, j'avais oublié son existence, alors pourtant qu'il faisait partie des très beaux garçons dont je savais tout particulièrement apprécier la présence.

    Certaines personnes possèdent inconsciemment cette force naïve qui leur confère un irrésistible charme solaire. Ce garçon fait incontestablement partie de ceux-là. Et je retrouvais en lui, sous les néons froids de ce bureau de poste, la même incandescence magnétique qui, comme par le passé, m'absorbait à présent tout entier.

    Voyant que je l'observais, son regard a croisé le mien à plusieurs reprises. Je ne crois pas qu'il m'ait reconnu. Je ne suis pas non plus allé vers lui pour le saluer. J'ai hésité et j'aurais peut-être dû car nous nous connaissions. Mais pour lui dire quoi ? "Hey salut, on était dans la même salle de sport il y a six ans" ? Pour lui avouer qu'il est toujours aussi beau et que j'avais toujours autant de plaisir à le regarder ? Je n'ai pas franchi le pas, peut-être pour ne pas être pris en flagrant délit de matage éhonté ni n'avoir à affronter, lors de ce corps à corps verbal, un quelconque trouble qui m'aurait envahi à coup sûr.

    Reprenant momentanément mes esprits, je me retournai vers la guichetière et lui tendis mon pli. D'un geste ferme et assuré, elle asséna deux coups de tampon à mon enveloppe désormais cerclée de noir,  et me rendit le récépissé que je glissais méticuleusement dans mon portefeuille. 

    Tournant alors les talons après l'avoir remerciée, je me dirigeai lentement vers la sortie tout en auscultant la salle, à la recherche de ce très beau garçon que je n'avais pas revu depuis longtemps et qui, quelques instants auparavant, se trouvait à ma gauche.

    En vain. Il était parti, sans que j'eusse le temps de lui adresser un dernier regard.

    Traversant la foule affairée, je fis brièvement halte devant la porte automatique qui s'ouvrit instantanément et continuai, plus loin, ma vie presque ordinaire.

    26 septembre 2018

    Bloguerie du 26 septembre

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    Encore une fois, je m'étonne de n'avoir rien vu de ce mois finissant. Déjà octobre s'annonce alors que j'ai à peine eu le temps de laisser septembre s'installer. Et le vertige m'a pris hier en constatant que dans trois mois à peine, Noël sera derrière nous...

    A cette course effrénée du temps, sur laquelle je pourrais me lamenter, je réponds au contraire en souriant qu'elle est le signe qu'au moins, je ne m'ennuie pas. Les choix professionnels, que j'ai pu faire il y a un an ont été les bons. Je me sens de mieux en mieux dans ce que je fais et j'y trouve même une certaine forme de satisfaction. 

    Parallèlement, recevoir à nouveau des manifestations concrètes de confiance de la part d'une vieille et vénérable institution qui croit en mes compétences, a tout pour me réjouir. De fait, je travaille beaucoup, trop peut-être pour pouvoir me consacrer à une forme de vie privée, même si je crois savoir ménager ma vie sociale.

    Les plus cigales de mes amis me trouveront certainement trop fourmi, mon rythme m'imposant une certaine rigueur, sans parler d'ascèse. Peu de sorties, par manque de temps, d'envie et parce que je n'ai pas le temps de passer une journée à résorber les conséquences d'une nuit de débauche. Je n'ai - hélas, mais certainement tant mieux - plus vingt ans, ni même trente...

    Envie de voyager, également. Probablement en novembre, ou début décembre. Une petite dizaine de jours, vers une destination qui n'est pas encore très déterminée mais, après en avoir discuté, le Monténégro pourrait présenter une piste intéressante. Peu d'heures de vol, un climat agréable même en hiver, un passé riche, une nature luxuriante, une bonne dose de dépaysement. J'aimerais beaucoup à la vérité repartir trois semaines en Argentine et aller à l'île de la Réunion où j'ai de la famille à visiter. Ce sera pour un autre moment. Chaque chose en son temps. 

    C'est comme cette envie de pitichat qui me taraude à nouveau et dont je ne sais si c'est le bon moment pour franchir le cap. Suis-je assez disponible pour m'occuper d'un p'tit minou ? Il y en a justement quatre à donner dans mon immeuble. Peut-être que je passerai les voir un soir prochain.

    Mais pour l'heure je dois clore ce court billet. Ma journée n'est pas encore terminée.
     

    24 septembre 2018

    Ainsi commence l'automne

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    Quelques photos en souvenir d'un excellent weekend de septembre. Deux jours pleins de douceur, parés d'un ciel d'azur impeccable et couronnés par un soleil impérial, comme un prélude à l'automne naissant qui, depuis plusieurs jours déjà, installe sa lumière et ses couleurs.

    Les deux premières font suite à une très belle randonnée à l'étang de la Frèche, samedi, à deux petites heures de Toulouse et à peine plus de temps de marche. Un havre de paix au pied de la frontière espagnole, entouré de montagnes, d'eau qui bruisse entre les pierres, et d'un calme parfait.

    Depuis l'Hospice de France, le chemin serpente d'abord en sous-bois avant de s'épanouir parmi les moutons, en contrebas d'une barrière rocheuse qui dissimule de vastes estives situées un peu plus haut et dont les flancs verdoyants s'étirent tout en rondeur jusqu'au crénelage des crètes. Puis, le végétal cédant la place au minéral, le chemin s'élance en zigwaguant plein sud, contournant le port de Venasque tout proche.

    Peu à peu, la vallée s'étend à nos pieds, constellée de moutons blancs. Et bientôt le roucoulement des eaux vives à fleur de roches annonce les étangs dans lesquels, entre deux morceaux de ciel, valsent les truites sauvages.
    Le dimanche s'est poursuivi en ville, sous un soleil invariablement délicieux. Quelques pas dans le jardin japonnais, remonter par la rue Valade jusqu'à la place du Capitole, déjeuner en terrasse à l'heure espagnole dans un établissement où j'ai quelques habitudes - leurs pommes sautées à la graisse de canard en ont converti plus d'un.

    Admirer depuis le pont Saint Pierre la vue sur le Pont Neuf, filer ensuite le long de la Garonne par les très animés quais de la Daurade, avant de rejoindre, derrière le musée des Abattoirs, ce parvis où l'on danse tango et salsa à l'ombre des platanes. Savourer le bonheur des gens...
    Regagner le centre-ville et faire un détour par le Couvent des Jacobins, chef-d'oeuvre de l'art gothique qui déploie ses voûtes nervurées par-dessus la nef baignée de la lumière extraordinaire des vitraux que le le soleil déclinant abreuve d'ors et d'argent.

    Dans ce lieu hors du temps, se laisser porter par l'oeuvre de Sarkis - notamment constituée de néons de couleurs, suspendus entre les piliers de la double nef. S'arrêter, encore un peu, en laissant passer le temps qui passe malgré nous.
    C'est simple, le bonheur.

    15 septembre 2018

    La photo du mois de septembre : Ajour(s)

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    Bonjour bonjour, nous sommes le 15 septembre, il est midi et c'est l'heure de notre rendez-vous mensuel avec la photo du mois

    Je vous rappelle le principe du jeu : chaque mois les blogueurs participants publient une photo en fonction d'un thème donné à l'avance. Toutes les photos sont publiées sur les blogs respectifs des participants, le 15 de chaque mois, à midi, heure de Paris. 

    Le thème de ce mois-ci nous est proposé par Gine qui nous a proposé le thème : Ajour(s) "comme vous l'entendrez", nous était-il précisé.

    Selon mon dictionnaire, un ajour est tout d'abord une "petite ouverture laissant passer le jour". Mais c'est aussi un "jour à l'intérieur d'un motif de broderie ou de dentelle".

    En lisant cette deuxième définition, ma photo du mois c'est imposée comme une évidence...

    Un souvenir d'une très agréable visite en août dernier, de l'un des plus célèbres monuments de notre douce France. Il faudra d'ailleurs que je termine le billet que j'ai commencé d'écrire à ce sujet et qui végète, faute de temps.

    Saurez-vous reconnaitre dans les jupes de quelle vielle dame ont été brodés ces ajours-ci ?

    Spoiler : Non, ce n'est pas le Mont Saint-Michel...

    9 septembre 2018

    Le problème (nouvelle)

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    - I - Prologue

    Installé dans sa modeste couche, il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Le petit rouleau de papier que lui avait remis la veille l'un de ses conseillers, et qu'il faisait nerveusement rouler entre ses doigts depuis des heures, lui inspirait les plus vives inquiétudes que puisse connaître un Grand Chambellan.

    N'y tenant plus, et quoique terrassé par un sommeil qui refusait de venir, il se leva, se fit apporter du thé brûlant par le premier servant venu, et se cloîtra à double tour dans son bureau.

    C'est qu'il lui semblait bien qu'il y avait un problème...


    - II - Chez le Grand Chambellan

    Jamais avant la naissance du prince cinq ans auparavant, le palais n'avait connu pareille agitation. Depuis maintenant trois heures que le Grand Chambellan s'était enfermé dans son bureau, toute l'aile sud bruissait d'un vrombissement incessant d'allées et venues à pas pressés, scandées par le claquement sec des talons retentissant dans le grand escalier.

    Dans ce vaste ballet qui avait commencé au petit matin, l'on avait vu tour à tour défiler maintes figures d'importance, toutes accourues au pas de charge. Le Surintendant des finances avait succédé à l'Archichapelain et au Grand Chancelier. Puis ce fut au tour de l'Échevin, du Grand Muezzin et du Connétable, du Bailli et de l'Intendant, jusqu'au Camériste et au Hâteur... Bref, tout l’aréopage de ce que les lieux comptaient de têtes pensantes se pressait en conciliabule privé avec le Grand Chambellan, derrière l'imposante porte de bois clair incrustée de lapis-lazuli et de nacre.

    Deux gardes immenses se tenaient en cerbères, caparaçonnés dans leur cotte de maille rutilante. La tête engoncée dans un casque muni de cornes de taureau tout en bronze qui ne laissait entrevoir qu'une paire d'yeux et un bout de leur nez, armés d'une hallebarde gigantesque capable d'abattre un veau d'un coup d'un seul, les deux colosses avaient une allure  absolument grandiose.

    Bien que l'on distingua ici et là, étouffée dans le lointain, telle ou telle intonation de voix plus sonore que la précédente, rien de clairement audible ne perçait au dehors des quartiers du Grand Chambellan. L'on y entrait en silence et l’on en repartait précipitamment, tout en discutant à voix basse, les yeux vaguement rivés sur ses pieds, pour ne point croiser de regard extérieur qui eût pu percer le mystère de la conversation.

    Il se murmurait ici et là que la situation était critique et qu'un Conseil royal était sur le point d'être convoqué. Les hypothèses les plus folles circulaient, sans qu'aucune ne reçoive l'assentiment général. Du plus petit Valet de pied au doyen des Majordomes, du moindre Caporal au plus gradé des Amiraux, chacun y allait de son commentaire, sûr de connaître son petit bout de l'histoire, de sorte qu'un courant d'air de murmures brassait le palais d'étage en étage.

    Au milieu de l'après-midi, un sourd claquement de porte fit sursauter tout ce petit monde, perdu en conjectures. Accompagné de son secrétaire particulier, le grand Chambellan sortit de son bureau, laissant dans son sillage un silence glacial, et se dirigea sans dire un mot vers la Chambre du Roy. L’œil était vif mais le sourcil grave.

    Aussitôt, du tréfonds des caves jusqu'aux cuisines, se propageant du grand salon jusqu'au plus infime escalier de service, une rumeur torrentielle parcourut instantanément les moindres recoins du palais.

    C'était désormais chose sûre : il y avait un problème...


    - III - La Chambre du Roy

    Une allée de double-colonnes de cinquante pieds conduisait à la Chambre du Roy. D'un diamètre étrangement faible étant donné leur hauteur, chacune d'elles s'élançait vers un extraordinaire plafond de voûtes octopartites à liernes doubles et à tiercerons, retombant sur un pilier central à huit colonnettes en marbre noir. Il avait fallu, selon ce que rapportait la légende, le travail d'une vie à sept familles d'ouvriers pour parvenir à ce prodige de perfection unique au monde. L'allée centrale était pavée de mosaïques polychromes raffinées qui narraient l'histoire du royaume depuis sa fondation, au VIIIe siècle, par le premier roi Ibn Al Razuhl le Magnifique.

    Tout ici clamait la grandeur et la magnificence d'un peuple de marchands, riche et prospère.

    Idéalement situés au premier étage du palais, les quartiers du Roy offraient une vue imprenable sur le fleuve qui, caressé par le vent d'Ouest, apportait en été une fraîcheur salutaire. De hautes fenêtres de marbre blanc, judicieusement munies de moucharabieh mobiles sculptés dans des bois précieux, procuraient toute la lumière nécessaire aux vastes cinquante-et-une pièces dévolues aux seuls plaisirs royaux.

    Précédé par les deux gardes qui lui servaient d'escorte, et suivi de loin en loin par tous les gens de la cour affairés à comprendre ce qui, depuis l'aube, se tramait en sourdine, le Grand Chambellan s'avança à grands pas vers la Chambre du Roy. Seuls les plus hauts dignitaires pouvaient en approcher sans y avoir préalablement été invités, encore que l'usage fut de prévenir l'avant-veille. Mais le temps était compté.

    Déboulant sans même s'annoncer, le Grand Chambellan accourut aux pieds de son souverain, hautement affairé à jouer d'un luth qu'il venait de recevoir. D'abord visiblement contrarié qu'un intrus ose l'interrompre alors qu'il convoquait les muses, le Roy sembla comprendre, à la pâle mine du Grand Chambellan, que quelque chose en son palais ne tournait pas rond. S'ensuivit alors entre le monarque et l'homme d’État, un échange interminable que personne ne put réellement entendre si ce n'est une série de chuintements indistincts entrecoupés d'une curieuse chorégraphie de bras en l'air, de cris d’orfraie et de regards perdus quelque part dans le néant.

    Au bout d'un moment qui sembla fort long, relevant les manches de sa chemise de soie, et après avoir fait négligemment sonner un dernier accord sur son instrument, le Roy, vaguement pensif, se leva, chaussa sa couronne, fronça les sourcils en signe d'autorité, et fit convoquer sur le champ un Conseil royal.

    C'est que l'affaire était très sérieuse : il y avait un problème.


    - IV - Où l'on s'empoigne

    Sitôt l'ordre donné, alarmés depuis avant l'aurore, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, le Grand Muezzin, l'Échevin et le Connétable, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan et de Sa Majesté le Roy, accoururent comme un seul homme dans la vaste et austère pièce du Conseil. Ici, on décidait de choses sérieuses. Rien ne devait laisser d'emprise aux divagations du regard ni inviter l'esprit à la moindre rêverie.

    Après un discours très applaudi et fédérateur sur la gravité de la menace, le Roy donna la parole au Grand Chambellan. Ce dernier, de la voix grave et morne qui sied particulièrement aux instants de crise, exposa les données du problème ainsi que les différentes options qui s'offraient au Conseil.  Il y avait en effet un problème et à ce problème il convenait de trouver une solution. Trêve de tergiversations, le temps était à la décision et à l'action !

    L'Échevin posa ensuite une question qui fit rire l'assemblée malgré lui, ce qui le contraria lourdement au point que l'on ne l'entendit plus par la suite. S'ensuivit un débat fort complexe qui opposa l'Archichapelin et le Camériste. Il fut pêle-mêle question de la position de la lune dans le ciel, de la date du prochain équinoxe d'été, du chant des grenouilles dans les douves du palais et du cours du prix du mouton au marché de Boun El Razat.

    Certains invoquèrent une simple erreur, d'autres la fin du monde. On fit appel à des équations et à moult théorèmes complexes qui s'étalèrent sur toute la largeur d'immenses rouleaux de papiers jaunis dégoulinant jusqu'au sol. On parla très fort et confusément. On s'empoigna violemment par le col en se traitant de fripon, de maraud, de charlatant, de panier à cornichons, et de bien d'autre choses encore dont les pierres gardent le secret. Des sandales volèrent d'un bout à l'autre de la pièce et un encrier de porcelaine vint s'écraser sur le mur.

    Esquivant d'un mouvement leste du buste le pichet de vin qui traversait les airs en sa direction, le Roy claqua des mains afin de rétablir le calme. L'auguste personnage se leva dans un silence religieux puis fit quelques pas en direction d'une fenêtre. Il en releva le moucharabieh et se pencha au dehors, inspira profondément et soupira. Déjà le soleil du soir allongeait progressivement les ombres.

    Les membres du Conseil ayant enfin recouvré leur raison et un semblant de dignité, nos grands esprits furent contraints d'admettre leur échec et leur incapacité cuisante à résoudre ce qui était, en l'état actuel, un inextricable problème.

    C'est alors que le Bailli, que l'on avait peu entendu jusqu'alors, une paire de chaussettes appartenant au Connétable lui ayant malencontreusement obstrué l'orifice buccal durant la cohue, leva timidement la main et émit une suggestion : et si l'on faisait appel au grand Bab El Rajoul El Mostefa ?

    Cette proposition frappa le Conseil de stupeur. Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa ? Celui qui, trois ans auparavant avait résolu l'épineuse affaire des bergers de Soun'tra sur lequel les tribunaux du royaume piétinaient depuis des lustres ? Ce vieillard dont la sagesse légendaire était reconnue au-delà des vastes plaines du Sud ? Ce vénérable géronte que les princes de tout l'Orient venaient consulter en secret avant de prendre épouse ? En voilà une très brillante idée. Que diable personne ne l'avait eue avant ?

    Instantanément tout le Conseil et le Roy avec lui, tomba d'accord. S'il y avait bien une seule personne au monde capable de sortir le royaume de l'impasse et de trouver une solution à ce délicat problème, c'était bien le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.

    Et l'on convoqua donc, sur le champ, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.


    - V - La sagesse à dos d'éléphant

    Trois jours plus tard, deux cavaliers tout de vert vêtus, accoururent dans un nuage de poussière aux portes du palais. Rapide comme l'éclair, un frêle messager survola les deux cent cinquante marches de l'escalier d'honneur et apporta aussitôt la nouvelle au Roy : le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était en chemin. Il arriverait d'un instant à l'autre. 

    Depuis la plus haute tour de vigie, le Roy put en effet apercevoir, au loin, le long et lent sillage du cortège en tête duquel devait se trouver le vieux sage. C'en serait bientôt fini du problème et des tourments dans lequel le royaume était empêtré, se réjoui-t-il.

    Il ne fallut en effet pas plus que quelques courtes heures pour que, du bas de la ville, montent vers les appartements royaux, les échos de la clameur populaire et des cris des liesse qui se répandaient de loin en loin.

    Précédant la foule qui s'était spontanément jointe à la procession informelle, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était flanqué tout en haut d'un gigantesque éléphant, grand et beau comme personne en cette contrée n'en avait jamais vu encore.

    Chacun des flancs du majestueux animal était harnaché de tapis de soie, finement tissés. Tout n'était que broderies, perles argentées, saphirs étincelants et grenats profonds. De la pointe de chacune des colossales défenses de la bête, deux guirlandes de piécettes d'or se déroulaient jusqu'au sommet de ses énormes oreilles et leurs tintements cristallins rythmaient le pas leste du pachyderme. Juché au zénith de cette montagne mouvante, dans un baldaquin fait de bois de cèdre peint de couleurs vives, le vieux Bab El Rajoul El Mostefa semblait parfaitement étranger à ce spectacle prodigieux. D'ocre vêtu et l'air vaguement absent, son corps dodelinait mollement à chaque enjambée de la formidable monture, donnant l'étrange impression qu'il allait choir par-dessus bord l'instant d'après.

    Aussitôt l'abondant protocole d'accueil expédié, le Roy réunit dans la cour d'honneur le Conseil royal au grand complet, les grands souverains voisins venus en  amis ainsi que tout le bon peuple avide d'un peu d'animation dans ce royaume habituellement si calme, afin d'y entendre s'exprimer la sage parole. Après s'être agenouillé en signe de soumission aux pieds du révérend vieillard, confortablement installé au milieu d'un océan de coussins à l'ombre d'un baldaquin, le Roy lui exposa avec une infinie déférence, la teneur du problème pour la résolution duquel on l'avait fait mander.

    Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa écouta très attentivement les doléances royales en hochant régulièrement la tête. Puis il fronça les sourcils, prit un air ostensiblement contrarié et compta sur ses doigts qu'il plongea ensuite dans sa longue barbe blanche. Le sage resta ainsi pensif d'interminables minutes, figé dans sa réflexion sous un soleil vitrifiant.

    Passés quelques longs instants d'incertitude, il se leva ; but une gorgée du vin qu'on lui avait servi ; fit quelques pas en s'appuyant sur son grand bâton de bois ; compta à nouveau sur ses doigts ; traça des motifs énigmatiques du bout de sa sandale ; s'étira vigoureusement en faisant craquer ses épaules osseuses ; puis il se rassit ; ferma les yeux et se terra à nouveau dans un insondable silence qui dura des heures.

    On crut même à un moment qu'il était mort...

    Mais soudain, sortant de sa léthargie méditative, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa rouvrit les yeux, se leva et, d'un geste de la main, fit signe au Roy d'approcher.


    - VI - Épilogue


    Conscient que des centaines de paire d'yeux, rivées sur lui, scrutaient le moindre de ses mouvement et que tout autant de paires d'oreilles étaient à l'écoute plus infime bruissement, le Roy s'avança vers le patriarche comme l'on s'avance vers son Destin, d'un pas hésitant, certain de vivre l'une des plus graves crises de son court règne.


    Un silence de marbre écrasait la cour d'honneur pleine à craquer, assommée de soleil.

    Le vieux sage, dont le visage s'était illuminé, prit alors la parole. Au même moment, Assis au premier rang, un chien errant se gratta bruyamment l'oreille droite puis éternua à deux reprises, suscitant opprobre générale. On chassa la pauvre bête d'un vigoureux coup de pied au derrière qui lui valut un dernier glapissement, soulevant une nouvelle vague d'exaspération.

    Reprenant son discours d'un filet de voix étonnamment flûté vu son âge, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa annonça, pour toute conclusion, et à la stupéfaction générale, qu'il n'y avait pas de problème...

    Il n'y avait donc pas de problème, reprit le Roy du bout des lèvres, étourdi par la nouvelle.

    Aussitôt, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, l'Échevin et le Connétable, le Grand Muezzin, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan, des grands souverains voisins venus en amis, et tout le bon peuple du royaume, furent rassurés.

    L'esprit libre et le cœur léger, tout ce petit monde s'en retourna vaquer à ses occupations

    Car il n'y avait plus de problème.

    Fin