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    3 juin 2019

    - II - Eveil

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     (Précédemment : -I- Pluie)

    Le lendemain matin Paul se réveilla avec un mal de crâne extraordinaire digne de ses plus belles gueules de bois. Une migraine assez formidable alors qu’il n’avait pas bu la moindre goutte d’alcool une fois rentré chez lui. Un coup de batte de baseball sur la tête ne l’aurait pas moins fait souffrir. La vache, il était vraiment sonné. 

    D’abord assis sur le rebord du lit, les méninges au bord de l’explosion, il écarquilla péniblement les yeux. Une journée grisâtre se dessinait en pointillés sous un ciel visqueux à travers les interstices du volet roulant de sa chambre. « Putain de sale temps de merde ». Il pleuvait toujours… Paul se leva péniblement puis se rendit silencieusement à la cuisine, en trainant les pieds et en s’appuyant de temps à autre aux murs pour compenser un léger vertige. Cerise sur le gâteau, cette chanson entendue à la radio la veille au soir n’avait eu de cesse de tourner en boucle dans sa tête...

    « My name is Luka. I live on the second floor.
    I live upstairs from you. Yes, I bet you’ve seen me before… »

    De toute urgence il lui fallait du café en dose massive pour affronter les prochaines heures et mettre la machine grippée en route. Un café doux, pas trop brûlant. Un café réconfortant, comme une caresse. Un café de matin difficile. Et une bonne douche bien chaude ensuite.

    Ouvrant tout d’abord le placard au-dessus de l’évier de la cuisine, il prit un comprimé d’aspirine qu’il avala avec un grand verre d’eau fraîche, non sans l’avoir machinalement cassé en deux avec sa langue contre son palais. C’est un truc qu’il faisait étant gosse, sans raison particulière, et qui lui était resté. La stupidité de ce petit geste le fit sourire intérieurement. Il aimait ces vestiges d’enfance, ces petits riens qui, une fois devenus adultes, trahissent l’enfant qui sommeille en chacun de nous. Sous sa barbe un peu folle, ses pommettes saillirent un tout petit peu tandis qu’un large sourire vint illuminer son visage d’ours mal réveillé.

    Paul observait au dehors le gris des toits qui se confondait avec celui du ciel. Une pluie féroce se projetait violemment sur les vitres avec la vigueur d’un animal qui chercherait à les briser pour rentrer, puis se laissait ruisseler mollement le long de la fenêtre comme une larme de rage sur une joue. « Quel temps de chiotte »…

    My name is Luka.

    Posée sur l’îlot central délimitant la cuisine et le salon, la cafetière émit une série de gargouillis caractéristiques annonçant que le breuvage couleur d’ébène était fin-prêt. Malgré les effets de mode, Paul n’avait jamais réussi à s’en séparer ni à succomber aux modèles à capsules jetables. Non pas qu’il était réfractaire au progrès mais il n’en voyait pas l’intérêt. La possibilité de choisir lui-même son café au brûleur du coin et de broyer sa mouture fraîche le contentaient pleinement. Il aimait vraiment l’odeur veloutée du café moulu qui tapisse les narines de ses fragrances capiteuses. Une odeur puissante, virile et fragile à la fois qui l’emportait loin, comme un voyage intérieur de quelques secondes qui pouvaient parfois lui paraître un champ d’éternité.

    Paul s’en servit un énorme mug, l’allongea d’un nuage de lait, porta la tasse à ses lèvres et, lentement, en but une grande gorgée. Instantanément le liquide chaud remplit son organisme de cette sensation unique de réconfort quasi-maternel. Mais aussitôt Paul fut pris d’un haut le cœur terrible. Il bondit vers l’évier. Du sucre. Il fallait du sucre. Paul en mit un, puis deux. Goûta, et en rajouta un troisième. Voilà qui était bien mieux. Et sans même s’en rendre compte, il noya un quatrième morceau de sucre au fond du mug, oubliant du même coup qu’il ne sucrait jamais son café.

    I live on the second floor.

    Non loin, posé sur la table basse du salon, son vieux téléphone portable se convulsait et crépitait de multiples notifications avec une frénésie quasi-hystérique, faisant vibrer le plateau de verre d’un tintement désagréable. Paul s’en saisit et alluma d’un même geste la télévision puis s’assit dans le canapé où le chat avait laissé une marque arrondie au creux de son oreiller favori. L’empreinte, nimbée de poils blancs, était d’ailleurs encore toute chaude. Cent quarante-huit messages, mails et autres notifications Facebook. Bordel, mais ils ont quoi les gens ce matin ? pensa-t-il.

    Trop assommé par sa migraine lancinante et fatigué à la seule idée de leur nombre, il ne prit pas le temps d’examiner plus en détail cette logorrhée d’informations – il en avait soupé des statuts à la con de ses potes – et préféra regarder la télévision. A en croire le logo rouge et bleu incrusté sur toute la largeur de l'écran, il s'agissait d'un flash spécial.

    I live upstairs from you.

    Ce qu’il vit et entendit lui glaça le sang. Il n’en croyait pas ses yeux. Et pourtant il savait que ce n’était pas un canular. Paul avait beau changer de chaîne, toutes diffusaient les mêmes images ahurissantes : aux portes de la ville, des kilomètres de voitures arrêtées en plein milieu de la route, et des gens par centaines les yeux rivés vers le ciel. Vaguement incrédule, il monta le son. Selon le journaliste qui commentait en voix off, la cause de cette agitation était apparue dans la nuit, le long de l’autoroute de l'Est que Paul parcourait la veille au soir.

    Yes, I bet you’ve seen me before

    Parmi quelques vaches détrempées par la pluie toujours battante, toute la cohorte de journalistes qui avait accourru toutes caméras dehors, était fermement tenue à l’écart par un solide cordon de sécurité. « Ils sont là ! » répondait terrifié un homme vêtu d’un survêtement bleu à qui l’on avait tendu un micro « ils sont là ! ».

    Sous un ciel d’hiver intensément gris, la vision était tout autant insolite qu’effroyable. D'une blancheur parfaite, la chose semblait s'être paisiblement posée sur le sol. Sa surface était apparemment dénuée de toute aspérité.  On avait beau lever les yeux au ciel, il était impossible d'en apercevoir le sommet qui semblait s'élever bien au dessus des nuages. Plantée au beau milieu d'un écrin de montagnes éternelles, ses proportions absolument titanesques la rendaient visible à des kilomètres à la ronde. Monstrueusement silencieux. Immobile.  

    C’était là.

    Personne à cet instant n’avait la moindre idée de ce que c’était. Et personne à cet instant précis n’aurait pu imaginer qu'il eut mieux valu ne jamais le savoir. Mais tout le monde se souviendrait à jamais de ce lundi d'octobre, comme l'on se souvient des jours maudits qui infléchissent irrémédiablement le cours de l'Histoire.

    My name is Luka.

    Et pendant ce temps, la petite voix dans la tête de Paul se faisait de plus en plus insistante…

    My name is Luka.

    3 mai 2019

    - I - Pluie

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    C'était vraiment un gros sale temps de merde. Depuis plusieurs heures une pluie battante rendait la vision impossible au-delà de quelques mètres. Les essuie-glaces balayaient frénétiquement le pare-brise noyé sous un torrent d’eau. Abrité dans sa Golf surchauffée, Paul pestait contre ce déluge d’apocalypse. Le marquage au sol devenu illisible l'obligeait à redoubler de vigilance. La route noire, engloutie par la flotte, luisait comme un miroir sous la lumière oblique des phares et se confondait au loin avec la nuit. Heureusement qu’en cette veille de rentrée scolaire, les vacanciers étaient déjà rentrés chez eux. Et les rares voitures encore errantes sur l'autoroute quasi déserte roulaient bien en-deçà de la vitesse maximale.

    Cette route, Paul l'avait parcourue des dizaines de fois pour se rendre au chalet de montagne familial, celui-là même où il s’était abrité le temps d'un weekend, loin de l'agitation de la ville et loin de son travail. Il pouvait spontanément anticiper chaque virage, chaque courbe en tête d’épingle, déjouer les zones à cent-dix et celles à quatre-vingt-dix. A deux reprises il s'était fait flasher par cette saloperie de radar planqué dans un virage, juste à la sortie d’une zone boisée en contrebas d’une côte, là où il est bien difficile de maintenir la vitesse annoncée plus haut par un panneau cerclé de rouge. Il avait bien retenu la leçon.

    Surtout, il connaissait par cœur les paysages féériques qu’il savait défiler au dehors et quand lever les yeux pour apercevoir les plus beaux sommets. Il connaissait les heures où la lumière est la plus belle et les mois qui offrent les plus beaux couchers de soleil. Là, c’était le Mont d’Orval dont la cime dentelée semblait vouloir mordre le ciel. Quelques kilomètres plus loin, dès le sortir du village suivant bâti en surplomb de la vallée, surgissait le paysage grandiose et les courbes élégantes des vallons de Beaupré. Là-bas, tout au fond, près d’une cascade que l’on pouvait voir depuis la route par temps clair, un sentier difficile grimpait vers l’Ivray et la Rocque du Lys.

    Mais ce soir, sur l’asphalte complètement détrempé, l’eau jaillissait en trombes de part et d’autre de la voiture en formant un brouillard impénétrable. Inlassablement la pluie martelait le capot de coups réguliers, obligeant à monter le son de la radio assez fort pour être distinctement audible. Depuis un moment déjà, les hautparleurs crachotaient un magma de grésillements incompréhensibles. Paul s’apprêtait à la couper lorsque soudain, tel un rayon de soleil perçant après l’orage, une mélodie familière inondât l’habitacle. Un vieux standard des années 80 qu’il écoutait en boucle lorsqu’il était gamin et qu’il reconnut aussitôt :

    « My name is Luka. I live on the second floor.
    I live upstairs from you. Yes, I bet you’ve seen me before…
    »

    Tout en chantonnant au milieu de ce chaos nocturne, Paul repensait à son weekend passé beaucoup trop vite. Il était content de lui et de ces deux jours bien remplis. Il avait enfin réussi à vider la cave qui était, jusqu'alors, envahie de vieilleries poussiéreuses dont personne n'avait réussi à se débarrasser depuis des décennies, alors qu'il suffisait un peu de courage et une bonne paire de gants pour tout mettre à la benne : chaises vermoulues, cartons d’assiettes hideuses en faïence grise, des tonnes de vieux papiers ayant appartenu aux anciens proprios décédés depuis plus de trente ans, l’ancien cumulus que personne n’avait pris la peine de remonter lorsqu’il avait fallu le changer il y a une dizaine d’années, des stocks de vieux journaux, et des kilomètres de toiles d’araignées.

    Non pas que cette cave puisse servir à grand-chose car il n’en avait pas de réelle utilité, mais au moins il pourrait désormais y stocker du bois qu’il aurait plaisir à contempler brûler dans la cheminée lors des belles soirées d'hiver à venir. Surtout, même s’il n’osait pas se l’avouer totalement, voir la vieille cave enfin rangée et propre avait tout pour satisfaire son esprit passablement psychorigide. Et du vin. Oui, il pourrait essayer d’y faire vieillir du vin. Ça, c’était une bonne idée. Les caves enterrées en terre battue sont idéales pour cela. Oh oui, c’était une super idée. L’hygrométrie devait être parfaite et la température assez stable au fur et à mesure des saisons.

    « If you hear something late at night, some kind of trouble some kind of fight
    Just don't ask me what it was, just don't ask me what it was
    »

    Quelque chose vint soudain tirer Paul de sa brève rêverie. Au loin sur sa gauche, une forme inhabituelle qu’il eut du mal à distinguer avait perturbé son regard. Dans l’obscurité, une ombre claire au milieu de nulle part s’élançait très haut dans le ciel. Il avait beau se tordre le cou dans tous les sens, Paul ne parvint pas à voir parfaitement ce dont il s’agissait. C’était blanc et anormalement lumineux en cette rase campagne. Vertical et de forme plutôt cylindrique, l’objet semblait très lointain et pourtant très proche à la fois. Cela ressemblait à une sorte d'énorme cheminée qu’il n’avait jamais remarquée auparavant. Un peu comme celles des centrales nucléaires mais sans le panache de fumée blanche qui s'épanouissait habituellement au-dessus. Évidemment, au milieu des montagnes cela ne pouvait pas être une centrale nucléaire. Une tour alors ? Non, ce n’était pas cela non plus. Franchement, implanter une tour de cette hauteur ici, quelle idée absurde.  Et puis une telle tour ne pousse pas en un weekend. Non c’était impossible. Une éolienne ? D’une dimension vraiment gigantesque dans ce cas. Et puis il en verrait les pales… Non, cela n’était pas non plus une éolienne.

    Mais alors quoi ?

    La nuit, la vitesse et les gouttes qui s’écrasaient avec fracas sur les vitres l'empêchaient de voir exactement ce que c'était. Sans compter que la faible hauteur du toit de sa voiture raccourcissait sérieusement son champ de vision. Pourtant, au loin, dissimulé dans les méandres d’une nuit sans lune et sans étoiles, le rideau de pluie qui s’abattait sur la vieille Golf en accentuant encore l’épaisseur, il y avait bel et bien quelque chose de gigantesque fiché dans le sol. Quelque part, au loin, sur sa gauche.

    C’était là-bas.
    Et ça n’y était pas deux jours auparavant.

    Complètement absorbé par ses observations et la chanson de son enfance, Paul ne s’était même pas rendu compte qu’il ne regardait plus la route. La Golf zigzaguait au beau milieu des trois voies et se rapprochait dangereusement du terreplein central en direction duquel elle fonçait droit devant. « Bordel de merde ! ». D’un brusque coup de volant Paul se rabattit sur la droite au nez d’un camion qui le remercia d’un coup de klaxon doublé d’appels de phares musclés.

    « My name is Luka. I live on the second floor.
    I live upstairs from you. Yes, I bet you’ve seen me before…
    »

    Ses grosses mains devenues moites enserraient le volant avec force. Un vif courant électrique lui parcourut la colonne vertébrale puis se propagea en frisson intense le long de son corps. Paul put sentir distinctement chacun des poils de ses avant-bras se hérisser puissamment l’un après l’autre avant qu’un inexplicable sentiment de dégoût mêlé d’une vague nausée ne l’envahisse, jusqu’à le submerger totalement.

    Filant à toute allure et s’éloignant de la chose qui s’évanouit derrière un boqueteau de sapins, la petite voiture qui perforait les ténèbres poursuivit son chemin sur l’autoroute. Et la lueur rouge de ses feux arrière disparut à son tour, happée par le néant.

    A suivre...

    9 septembre 2018

    Le problème (nouvelle)

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    - I - Prologue

    Installé dans sa modeste couche, il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Le petit rouleau de papier que lui avait remis la veille l'un de ses conseillers, et qu'il faisait nerveusement rouler entre ses doigts depuis des heures, lui inspirait les plus vives inquiétudes que puisse connaître un Grand Chambellan.

    N'y tenant plus, et quoique terrassé par un sommeil qui refusait de venir, il se leva, se fit apporter du thé brûlant par le premier servant venu, et se cloîtra à double tour dans son bureau.

    C'est qu'il lui semblait bien qu'il y avait un problème...


    - II - Chez le Grand Chambellan

    Jamais avant la naissance du prince cinq ans auparavant, le palais n'avait connu pareille agitation. Depuis maintenant trois heures que le Grand Chambellan s'était enfermé dans son bureau, toute l'aile sud bruissait d'un vrombissement incessant d'allées et venues à pas pressés, scandées par le claquement sec des talons retentissant dans le grand escalier.

    Dans ce vaste ballet qui avait commencé au petit matin, l'on avait vu tour à tour défiler maintes figures d'importance, toutes accourues au pas de charge. Le Surintendant des finances avait succédé à l'Archichapelain et au Grand Chancelier. Puis ce fut au tour de l'Échevin, du Grand Muezzin et du Connétable, du Bailli et de l'Intendant, jusqu'au Camériste et au Hâteur... Bref, tout l’aréopage de ce que les lieux comptaient de têtes pensantes se pressait en conciliabule privé avec le Grand Chambellan, derrière l'imposante porte de bois clair incrustée de lapis-lazuli et de nacre.

    Deux gardes immenses se tenaient en cerbères, caparaçonnés dans leur cotte de maille rutilante. La tête engoncée dans un casque muni de cornes de taureau tout en bronze qui ne laissait entrevoir qu'une paire d'yeux et un bout de leur nez, armés d'une hallebarde gigantesque capable d'abattre un veau d'un coup d'un seul, les deux colosses avaient une allure  absolument grandiose.

    Bien que l'on distingua ici et là, étouffée dans le lointain, telle ou telle intonation de voix plus sonore que la précédente, rien de clairement audible ne perçait au dehors des quartiers du Grand Chambellan. L'on y entrait en silence et l’on en repartait précipitamment, tout en discutant à voix basse, les yeux vaguement rivés sur ses pieds, pour ne point croiser de regard extérieur qui eût pu percer le mystère de la conversation.

    Il se murmurait ici et là que la situation était critique et qu'un Conseil royal était sur le point d'être convoqué. Les hypothèses les plus folles circulaient, sans qu'aucune ne reçoive l'assentiment général. Du plus petit Valet de pied au doyen des Majordomes, du moindre Caporal au plus gradé des Amiraux, chacun y allait de son commentaire, sûr de connaître son petit bout de l'histoire, de sorte qu'un courant d'air de murmures brassait le palais d'étage en étage.

    Au milieu de l'après-midi, un sourd claquement de porte fit sursauter tout ce petit monde, perdu en conjectures. Accompagné de son secrétaire particulier, le grand Chambellan sortit de son bureau, laissant dans son sillage un silence glacial, et se dirigea sans dire un mot vers la Chambre du Roy. L’œil était vif mais le sourcil grave.

    Aussitôt, du tréfonds des caves jusqu'aux cuisines, se propageant du grand salon jusqu'au plus infime escalier de service, une rumeur torrentielle parcourut instantanément les moindres recoins du palais.

    C'était désormais chose sûre : il y avait un problème...


    - III - La Chambre du Roy

    Une allée de double-colonnes de cinquante pieds conduisait à la Chambre du Roy. D'un diamètre étrangement faible étant donné leur hauteur, chacune d'elles s'élançait vers un extraordinaire plafond de voûtes octopartites à liernes doubles et à tiercerons, retombant sur un pilier central à huit colonnettes en marbre noir. Il avait fallu, selon ce que rapportait la légende, le travail d'une vie à sept familles d'ouvriers pour parvenir à ce prodige de perfection unique au monde. L'allée centrale était pavée de mosaïques polychromes raffinées qui narraient l'histoire du royaume depuis sa fondation, au VIIIe siècle, par le premier roi Ibn Al Razuhl le Magnifique.

    Tout ici clamait la grandeur et la magnificence d'un peuple de marchands, riche et prospère.

    Idéalement situés au premier étage du palais, les quartiers du Roy offraient une vue imprenable sur le fleuve qui, caressé par le vent d'Ouest, apportait en été une fraîcheur salutaire. De hautes fenêtres de marbre blanc, judicieusement munies de moucharabieh mobiles sculptés dans des bois précieux, procuraient toute la lumière nécessaire aux vastes cinquante-et-une pièces dévolues aux seuls plaisirs royaux.

    Précédé par les deux gardes qui lui servaient d'escorte, et suivi de loin en loin par tous les gens de la cour affairés à comprendre ce qui, depuis l'aube, se tramait en sourdine, le Grand Chambellan s'avança à grands pas vers la Chambre du Roy. Seuls les plus hauts dignitaires pouvaient en approcher sans y avoir préalablement été invités, encore que l'usage fut de prévenir l'avant-veille. Mais le temps était compté.

    Déboulant sans même s'annoncer, le Grand Chambellan accourut aux pieds de son souverain, hautement affairé à jouer d'un luth qu'il venait de recevoir. D'abord visiblement contrarié qu'un intrus ose l'interrompre alors qu'il convoquait les muses, le Roy sembla comprendre, à la pâle mine du Grand Chambellan, que quelque chose en son palais ne tournait pas rond. S'ensuivit alors entre le monarque et l'homme d’État, un échange interminable que personne ne put réellement entendre si ce n'est une série de chuintements indistincts entrecoupés d'une curieuse chorégraphie de bras en l'air, de cris d’orfraie et de regards perdus quelque part dans le néant.

    Au bout d'un moment qui sembla fort long, relevant les manches de sa chemise de soie, et après avoir fait négligemment sonner un dernier accord sur son instrument, le Roy, vaguement pensif, se leva, chaussa sa couronne, fronça les sourcils en signe d'autorité, et fit convoquer sur le champ un Conseil royal.

    C'est que l'affaire était très sérieuse : il y avait un problème.


    - IV - Où l'on s'empoigne

    Sitôt l'ordre donné, alarmés depuis avant l'aurore, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, le Grand Muezzin, l'Échevin et le Connétable, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan et de Sa Majesté le Roy, accoururent comme un seul homme dans la vaste et austère pièce du Conseil. Ici, on décidait de choses sérieuses. Rien ne devait laisser d'emprise aux divagations du regard ni inviter l'esprit à la moindre rêverie.

    Après un discours très applaudi et fédérateur sur la gravité de la menace, le Roy donna la parole au Grand Chambellan. Ce dernier, de la voix grave et morne qui sied particulièrement aux instants de crise, exposa les données du problème ainsi que les différentes options qui s'offraient au Conseil.  Il y avait en effet un problème et à ce problème il convenait de trouver une solution. Trêve de tergiversations, le temps était à la décision et à l'action !

    L'Échevin posa ensuite une question qui fit rire l'assemblée malgré lui, ce qui le contraria lourdement au point que l'on ne l'entendit plus par la suite. S'ensuivit un débat fort complexe qui opposa l'Archichapelin et le Camériste. Il fut pêle-mêle question de la position de la lune dans le ciel, de la date du prochain équinoxe d'été, du chant des grenouilles dans les douves du palais et du cours du prix du mouton au marché de Boun El Razat.

    Certains invoquèrent une simple erreur, d'autres la fin du monde. On fit appel à des équations et à moult théorèmes complexes qui s'étalèrent sur toute la largeur d'immenses rouleaux de papiers jaunis dégoulinant jusqu'au sol. On parla très fort et confusément. On s'empoigna violemment par le col en se traitant de fripon, de maraud, de charlatant, de panier à cornichons, et de bien d'autre choses encore dont les pierres gardent le secret. Des sandales volèrent d'un bout à l'autre de la pièce et un encrier de porcelaine vint s'écraser sur le mur.

    Esquivant d'un mouvement leste du buste le pichet de vin qui traversait les airs en sa direction, le Roy claqua des mains afin de rétablir le calme. L'auguste personnage se leva dans un silence religieux puis fit quelques pas en direction d'une fenêtre. Il en releva le moucharabieh et se pencha au dehors, inspira profondément et soupira. Déjà le soleil du soir allongeait progressivement les ombres.

    Les membres du Conseil ayant enfin recouvré leur raison et un semblant de dignité, nos grands esprits furent contraints d'admettre leur échec et leur incapacité cuisante à résoudre ce qui était, en l'état actuel, un inextricable problème.

    C'est alors que le Bailli, que l'on avait peu entendu jusqu'alors, une paire de chaussettes appartenant au Connétable lui ayant malencontreusement obstrué l'orifice buccal durant la cohue, leva timidement la main et émit une suggestion : et si l'on faisait appel au grand Bab El Rajoul El Mostefa ?

    Cette proposition frappa le Conseil de stupeur. Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa ? Celui qui, trois ans auparavant avait résolu l'épineuse affaire des bergers de Soun'tra sur lequel les tribunaux du royaume piétinaient depuis des lustres ? Ce vieillard dont la sagesse légendaire était reconnue au-delà des vastes plaines du Sud ? Ce vénérable géronte que les princes de tout l'Orient venaient consulter en secret avant de prendre épouse ? En voilà une très brillante idée. Que diable personne ne l'avait eue avant ?

    Instantanément tout le Conseil et le Roy avec lui, tomba d'accord. S'il y avait bien une seule personne au monde capable de sortir le royaume de l'impasse et de trouver une solution à ce délicat problème, c'était bien le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.

    Et l'on convoqua donc, sur le champ, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.


    - V - La sagesse à dos d'éléphant

    Trois jours plus tard, deux cavaliers tout de vert vêtus, accoururent dans un nuage de poussière aux portes du palais. Rapide comme l'éclair, un frêle messager survola les deux cent cinquante marches de l'escalier d'honneur et apporta aussitôt la nouvelle au Roy : le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était en chemin. Il arriverait d'un instant à l'autre. 

    Depuis la plus haute tour de vigie, le Roy put en effet apercevoir, au loin, le long et lent sillage du cortège en tête duquel devait se trouver le vieux sage. C'en serait bientôt fini du problème et des tourments dans lequel le royaume était empêtré, se réjoui-t-il.

    Il ne fallut en effet pas plus que quelques courtes heures pour que, du bas de la ville, montent vers les appartements royaux, les échos de la clameur populaire et des cris des liesse qui se répandaient de loin en loin.

    Précédant la foule qui s'était spontanément jointe à la procession informelle, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était flanqué tout en haut d'un gigantesque éléphant, grand et beau comme personne en cette contrée n'en avait jamais vu encore.

    Chacun des flancs du majestueux animal était harnaché de tapis de soie, finement tissés. Tout n'était que broderies, perles argentées, saphirs étincelants et grenats profonds. De la pointe de chacune des colossales défenses de la bête, deux guirlandes de piécettes d'or se déroulaient jusqu'au sommet de ses énormes oreilles et leurs tintements cristallins rythmaient le pas leste du pachyderme. Juché au zénith de cette montagne mouvante, dans un baldaquin fait de bois de cèdre peint de couleurs vives, le vieux Bab El Rajoul El Mostefa semblait parfaitement étranger à ce spectacle prodigieux. D'ocre vêtu et l'air vaguement absent, son corps dodelinait mollement à chaque enjambée de la formidable monture, donnant l'étrange impression qu'il allait choir par-dessus bord l'instant d'après.

    Aussitôt l'abondant protocole d'accueil expédié, le Roy réunit dans la cour d'honneur le Conseil royal au grand complet, les grands souverains voisins venus en  amis ainsi que tout le bon peuple avide d'un peu d'animation dans ce royaume habituellement si calme, afin d'y entendre s'exprimer la sage parole. Après s'être agenouillé en signe de soumission aux pieds du révérend vieillard, confortablement installé au milieu d'un océan de coussins à l'ombre d'un baldaquin, le Roy lui exposa avec une infinie déférence, la teneur du problème pour la résolution duquel on l'avait fait mander.

    Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa écouta très attentivement les doléances royales en hochant régulièrement la tête. Puis il fronça les sourcils, prit un air ostensiblement contrarié et compta sur ses doigts qu'il plongea ensuite dans sa longue barbe blanche. Le sage resta ainsi pensif d'interminables minutes, figé dans sa réflexion sous un soleil vitrifiant.

    Passés quelques longs instants d'incertitude, il se leva ; but une gorgée du vin qu'on lui avait servi ; fit quelques pas en s'appuyant sur son grand bâton de bois ; compta à nouveau sur ses doigts ; traça des motifs énigmatiques du bout de sa sandale ; s'étira vigoureusement en faisant craquer ses épaules osseuses ; puis il se rassit ; ferma les yeux et se terra à nouveau dans un insondable silence qui dura des heures.

    On crut même à un moment qu'il était mort...

    Mais soudain, sortant de sa léthargie méditative, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa rouvrit les yeux, se leva et, d'un geste de la main, fit signe au Roy d'approcher.


    - VI - Épilogue


    Conscient que des centaines de paire d'yeux, rivées sur lui, scrutaient le moindre de ses mouvement et que tout autant de paires d'oreilles étaient à l'écoute plus infime bruissement, le Roy s'avança vers le patriarche comme l'on s'avance vers son Destin, d'un pas hésitant, certain de vivre l'une des plus graves crises de son court règne.


    Un silence de marbre écrasait la cour d'honneur pleine à craquer, assommée de soleil.

    Le vieux sage, dont le visage s'était illuminé, prit alors la parole. Au même moment, Assis au premier rang, un chien errant se gratta bruyamment l'oreille droite puis éternua à deux reprises, suscitant opprobre générale. On chassa la pauvre bête d'un vigoureux coup de pied au derrière qui lui valut un dernier glapissement, soulevant une nouvelle vague d'exaspération.

    Reprenant son discours d'un filet de voix étonnamment flûté vu son âge, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa annonça, pour toute conclusion, et à la stupéfaction générale, qu'il n'y avait pas de problème...

    Il n'y avait donc pas de problème, reprit le Roy du bout des lèvres, étourdi par la nouvelle.

    Aussitôt, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, l'Échevin et le Connétable, le Grand Muezzin, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan, des grands souverains voisins venus en amis, et tout le bon peuple du royaume, furent rassurés.

    L'esprit libre et le cœur léger, tout ce petit monde s'en retourna vaquer à ses occupations

    Car il n'y avait plus de problème.

    Fin