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  • 3 juin 2019

    - II - Eveil

     (Précédemment : -I- Pluie)

    Le lendemain matin Paul se réveilla avec un mal de crâne extraordinaire digne de ses plus belles gueules de bois. Une migraine assez formidable alors qu’il n’avait pas bu la moindre goutte d’alcool une fois rentré chez lui. Un coup de batte de baseball sur la tête ne l’aurait pas moins fait souffrir. La vache, il était vraiment sonné. 

    D’abord assis sur le rebord du lit, les méninges au bord de l’explosion, il écarquilla péniblement les yeux. Une journée grisâtre se dessinait en pointillés sous un ciel visqueux à travers les interstices du volet roulant de sa chambre. « Putain de sale temps de merde ». Il pleuvait toujours… Paul se leva péniblement puis se rendit silencieusement à la cuisine, en trainant les pieds et en s’appuyant de temps à autre aux murs pour compenser un léger vertige. Cerise sur le gâteau, cette chanson entendue à la radio la veille au soir n’avait eu de cesse de tourner en boucle dans sa tête...

    « My name is Luka. I live on the second floor.
    I live upstairs from you. Yes, I bet you’ve seen me before… »

    De toute urgence il lui fallait du café en dose massive pour affronter les prochaines heures et mettre la machine grippée en route. Un café doux, pas trop brûlant. Un café réconfortant, comme une caresse. Un café de matin difficile. Et une bonne douche bien chaude ensuite.

    Ouvrant tout d’abord le placard au-dessus de l’évier de la cuisine, il prit un comprimé d’aspirine qu’il avala avec un grand verre d’eau fraîche, non sans l’avoir machinalement cassé en deux avec sa langue contre son palais. C’est un truc qu’il faisait étant gosse, sans raison particulière, et qui lui était resté. La stupidité de ce petit geste le fit sourire intérieurement. Il aimait ces vestiges d’enfance, ces petits riens qui, une fois devenus adultes, trahissent l’enfant qui sommeille en chacun de nous. Sous sa barbe un peu folle, ses pommettes saillirent un tout petit peu tandis qu’un large sourire vint illuminer son visage d’ours mal réveillé.

    Paul observait au dehors le gris des toits qui se confondait avec celui du ciel. Une pluie féroce se projetait violemment sur les vitres avec la vigueur d’un animal qui chercherait à les briser pour rentrer, puis se laissait ruisseler mollement le long de la fenêtre comme une larme de rage sur une joue. « Quel temps de chiotte »…

    My name is Luka.

    Posée sur l’îlot central délimitant la cuisine et le salon, la cafetière émit une série de gargouillis caractéristiques annonçant que le breuvage couleur d’ébène était fin-prêt. Malgré les effets de mode, Paul n’avait jamais réussi à s’en séparer ni à succomber aux modèles à capsules jetables. Non pas qu’il était réfractaire au progrès mais il n’en voyait pas l’intérêt. La possibilité de choisir lui-même son café au brûleur du coin et de broyer sa mouture fraîche le contentaient pleinement. Il aimait vraiment l’odeur veloutée du café moulu qui tapisse les narines de ses fragrances capiteuses. Une odeur puissante, virile et fragile à la fois qui l’emportait loin, comme un voyage intérieur de quelques secondes qui pouvaient parfois lui paraître un champ d’éternité.

    Paul s’en servit un énorme mug, l’allongea d’un nuage de lait, porta la tasse à ses lèvres et, lentement, en but une grande gorgée. Instantanément le liquide chaud remplit son organisme de cette sensation unique de réconfort quasi-maternel. Mais aussitôt Paul fut pris d’un haut le cœur terrible. Il bondit vers l’évier. Du sucre. Il fallait du sucre. Paul en mit un, puis deux. Goûta, et en rajouta un troisième. Voilà qui était bien mieux. Et sans même s’en rendre compte, il noya un quatrième morceau de sucre au fond du mug, oubliant du même coup qu’il ne sucrait jamais son café.

    I live on the second floor.

    Non loin, posé sur la table basse du salon, son vieux téléphone portable se convulsait et crépitait de multiples notifications avec une frénésie quasi-hystérique, faisant vibrer le plateau de verre d’un tintement désagréable. Paul s’en saisit et alluma d’un même geste la télévision puis s’assit dans le canapé où le chat avait laissé une marque arrondie au creux de son oreiller favori. L’empreinte, nimbée de poils blancs, était d’ailleurs encore toute chaude. Cent quarante-huit messages, mails et autres notifications Facebook. Bordel, mais ils ont quoi les gens ce matin ? pensa-t-il.

    Trop assommé par sa migraine lancinante et fatigué à la seule idée de leur nombre, il ne prit pas le temps d’examiner plus en détail cette logorrhée d’informations – il en avait soupé des statuts à la con de ses potes – et préféra regarder la télévision. A en croire le logo rouge et bleu incrusté sur toute la largeur de l'écran, il s'agissait d'un flash spécial.

    I live upstairs from you.

    Ce qu’il vit et entendit lui glaça le sang. Il n’en croyait pas ses yeux. Et pourtant il savait que ce n’était pas un canular. Paul avait beau changer de chaîne, toutes diffusaient les mêmes images ahurissantes : aux portes de la ville, des kilomètres de voitures arrêtées en plein milieu de la route, et des gens par centaines les yeux rivés vers le ciel. Vaguement incrédule, il monta le son. Selon le journaliste qui commentait en voix off, la cause de cette agitation était apparue dans la nuit, le long de l’autoroute de l'Est que Paul parcourait la veille au soir.

    Yes, I bet you’ve seen me before

    Parmi quelques vaches détrempées par la pluie toujours battante, toute la cohorte de journalistes qui avait accourru toutes caméras dehors, était fermement tenue à l’écart par un solide cordon de sécurité. « Ils sont là ! » répondait terrifié un homme vêtu d’un survêtement bleu à qui l’on avait tendu un micro « ils sont là ! ».

    Sous un ciel d’hiver intensément gris, la vision était tout autant insolite qu’effroyable. D'une blancheur parfaite, la chose semblait s'être paisiblement posée sur le sol. Sa surface était apparemment dénuée de toute aspérité.  On avait beau lever les yeux au ciel, il était impossible d'en apercevoir le sommet qui semblait s'élever bien au dessus des nuages. Plantée au beau milieu d'un écrin de montagnes éternelles, ses proportions absolument titanesques la rendaient visible à des kilomètres à la ronde. Monstrueusement silencieux. Immobile.  

    C’était là.

    Personne à cet instant n’avait la moindre idée de ce que c’était. Et personne à cet instant précis n’aurait pu imaginer qu'il eut mieux valu ne jamais le savoir. Mais tout le monde se souviendrait à jamais de ce lundi d'octobre, comme l'on se souvient des jours maudits qui infléchissent irrémédiablement le cours de l'Histoire.

    My name is Luka.

    Et pendant ce temps, la petite voix dans la tête de Paul se faisait de plus en plus insistante…

    My name is Luka.

    1 commentaire:

    1. la suite la suite

      tu vas publier toutes les semaines ? mois ? ( yeux de chatons !!)

      Isabelle

      RépondreSupprimer

    Bonjour, vous êtes bien chez Tambour Major.

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