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    9 avril 2021

    Les dents de la mère

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    Vous excuserez le titre pourri, il m'est venu en regardant à nouveau Les Dents de la Mer cet après-midi... J'ai même hésité, craignant qu'il ne soit un peu trop freudien pour son contenu. Bref, ce n'est pas du dentier de ma mère dont je voulais parler dans ce billet, même s'il y est tout de même question d'une sorte de morsure de l'âme.

    Aussi loin que je me souvienne, l'idée et l'image de la mort ont toujours plané sur ma famille. La maladie, la mort des autres et la sienne propre, faisaient partie du paysage quotidien chez mes grands-parents, et d'une certaine normalité dans laquelle j'ai grandi. 

    Ainsi j'ai su très jeune que ma mère avait perdu son père alors qu'elle avait à peine vingt ans, ce dont témoigne un portait ovale toujours accroché dans le salon chez mes parents. Une photo en noir et blanc, qui le représente en tenue militaire, à peu près à l'époque de son mariage. De même, le fait que ma grand-mère maternelle ait perdu un enfant, renversé par une voiture devant sa porte, n'a jamais été un mystère. Pas davantage que l'une des filles de mon autre grand-mère soit décédée d'une méningite, alors qu'elle avait à peine onze ans. C'était un sujet annuel de lamentation, à l'occasion de son anniversaire posthume, et dont une vieille photo grise, placée dans la montée d'escalier, conserve le doux sourire à jamais figé. 

    Des morts, il y en avait partout, et tout le temps. C'était parfois un peu suffoquant. Mais c'était ainsi. En effet je suis issu d'une famille d'émigrés Italiens, éparpillée à travers toute l'Europe et le monde entier. Ma grand-mère avait même une cousine bonne-sœur en Tanzanie, avec laquelle elle correspondait régulièrement. Le facteur et le téléphone apportaient donc régulièrement leur lot de nouvelles sur la santé des uns et des autres et, avec elles, leur lot d'inévitables décès dont nous étions évidemment tenus informés. 

    Il y avait aussi ce rituel lors des repas de famille, à l'issue desquels une tante allait invariablement chercher une grosse boîte en métal logée dans un bas de buffet, remplie de photographies. Des parents plutôt éloignés, tous italiens, que pour la plus part je n'ai jamais connus, et dont mes grands-parents évoquaient tour à tour le souvenir, reconstituant un vaste arbre généalogique dont eux-seuls conservaient la mémoire.

    Celui de mes aïeux qui parlait le plus de la mort était ma grand-mère maternelle. Je crois qu'une phrase sur deux qu'elle prononçait, commençait par : "Quand je serai morte". Parfois même, elle disait qu'elle en avait marre, qu'elle avait assez vécu et qu'il lui tardait que le Bon Dieu la rappelle. Je n'ai jamais su si c'était du lard ou du cochon et ma mère, à chaque, fois haussait les épaules en signe formel de désapprobation. Mourir, vieillir, alors qu'à 80 ans passés et en dépit de ses problèmes de santé, elle faisait encore son ménage, sa lessive, cuisinait et promenait son chien toute seule... Des morts, elle avait dû en voir pendant la deuxième Guerre Mondiale, elle qui habitait en zone occupée et qui s'était mariée pendant une permission de celui qui allait devenir son époux.

    L'autre jour, alors que je vitupérais gentiment contre je ne sais plus exactement quoi, mon frère me demandait à propos de nos parents : "Tu ne les vois pas vieillir ?". Bien sûr. Bien sûr que si. C'est peut-être cela qui m'angoisse. Voir le temps passer inexorablement sur eux. Même si je me voile un peu la face et que je fais mine de ne pas voir qu'ils se sont assagis, je sais bien qu'ils n'ont plus vingt ans ni même cinquante, et que faire ensemble les quelques voyages que j'avais envie de de leur faire partager sera peut-être un peu plus compliqué que je ne le pensais. 

    Parfois je songe aux parents qu'ils étaient quand ils avaient mon âge. Je vais avoir quarante trois ans dans deux mois. J'ai trente ans d'écart avec mon père et vingt-sept avec ma mère. A mon âge, mon père avait deux enfants, dont un fils aîné qui était déjà au collège et qu'il aidait à apprendre ses leçons d'anglais. Ma mère se rendait aux réunions parents-profs et s'entendait dire par une prof de français acariâtre : "J'espère que vous n'avez pas attendu tout ce temps pour vous entendre dire que tout va bien ?". Autant de situations que je ne connaîtrais pas. A l'époque où ils avaient mon âge, je percevais mes grands-parents comme âgés, je les voyais vieux, à travers mes yeux d'ado. Et à travers ce souvenir, je perçois parfois, malgré moi, mes propres parents. Comparaison n'est pas raison, dit-on.

    Pourtant, mes parents ne sont pas "vieux". Mon père aura 73 ans dans quelques semaines, ma mère 70 dans quelques mois. Ils sont en bonne santé et ont encore de belles années devant eux. Mais déjà ma mère commence à placer des "quant on ne sera plus là" dans nos discussions et se plaint d'être "vieille", sur le ton de la rigolade pour justifier une petite baisse de régime. Je ne supporte pas de les voir s'auto-assigner un rôle de pré-grabataire qu'ils ne sont pas. A chaque fois je lui rétorque qu'elle n'est pas vieille, de la même manière qu'elle haussait les épaules quand la sienne disait qu'elle en avait marre de la vie. Même s'ils sont pleins de volonté, j'ai peur qu'ils ne baissent les bras et ne fassent plus de projets. Je refuse que s'instille dans leur tête cette idée qu'ils sont vieux, que le grand compte à rebours a bel et bien commencé. Et c'est cette préfiguration qui me terrifie.

    15 novembre 2020

    La photo du mois : Transmission

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    Bonjour les confinés, nous sommes le 15 Novembre, jour de notre rendez-vous mensuel avec La photo du mois.

    Chaque mois les blogueurs participants publient une photo en fonction d'un thème donné à l'avance. Toutes les photos sont publiées en même temps sur les blogs respectifs des participants, le 15 de chaque mois, à midi, heure de Paris (hé oui, parce qu'il y a des participants d'un peu partout dans le monde).

    Le thème de ce mois-ci nous a été donné par USofParis qui nous propose de plancher sur : Transmission.

    Nous avions les indications suivantes : 

    Rendez hommage à un mentor, un parent, un ami ou un artiste. Quelqu’un qui vous a apporté l’essentiel dans votre vie actuelle, et qui vous guide encore.

    Ce thème m'a donné beaucoup de fil à retordre de par le choix qu'il présuppose. Qui m'a apporté l'essentiel dans ma vie actuelle et qui me guide encore ? Je dois beaucoup de choses à beaucoup de monde. Il serait difficile en une seule photo d'en faire le tour. Et j'ai pas mal creusé la question posée par la photo de ce mois-ci. Et soudain l'illumination...

    Je dois remercier Pāskuålitø Blåmusling 🌈 un twittos toulousain que je suis depuis quelques temps, et qui, au détour de quelques tweets, m'a apporté un éclairage inattendu sur une situation dont le constat est établi de longue lune : chez les Tambour Major, on ne sait pas exprimer ses sentiments. On ne sait pas se dire qu'on s'aime. On ne se fait jamais de câlins, on ne se prend jamais dans les bras l'un de l'autre... Mais on s'aime, on le sait, on le sent. Parce que c'est évident.

    Et puis, le 7 novembre dernier, il partageait sa propre expérience par une série de quatre tweets dans laquelle je me suis totalement reconnu :

    Dans ma famille, on ne parle pas de choses intimes, personne ne s'est jamais dit "je t'aime".
    Non, on se montre qu'on s'aime en faisant à manger. La cuisine chez nous, c'est LA chose fondamentale. On sait tous (bien) cuisiner. C'est ce qui nous rassemble.

    On montre aux gens qu'on les aime en leur préparant à manger.
    Je suis incapable de dire à mon mec que je l'aime mais il sait que quand je lui fais des lasagnes ou une pavlova, ça veut tout dire !
    Il sait aussi que le jour où j'arrête, il doit s'inquiéter !
     
    C'est pareil avec mes amis, quand je reçois j'ai besoin de tout faire moi-même : servir quelque chose dans lequel je n'ai pas mis tout mon amour en le préparant me gêne. (Je sais, c'est con) 
    Bref, tout ça pour dire que témoigner son amour à quelqu'un peut se faire de mille façons.
    Ce soir je lui dirai que je l'aime avec des plats traditionnels de ma famille : couscous et salade d'oranges à la cannelle et à la menthe.
    From my kitchen with love.

    Pour tout dire, ce fut une révélation. Car comme lui je me débrouille plutôt bien en cuisine et j'aime recevoir mes amis pour partager un bon repas que j'aurai passé toute la journée à préparer, et davantage s'il le faut. C'est comme ça. C'est quelque chose que j'ai reçu et dont je ne saurai me défaire. C'est quelque chose qui nous unit chez les Tambour Major : cuisiner les uns pour les autres et passer un bon moment à table, tous ensemble, parfois pendant des heures. 

    Les repas de famille chez ma grand-mère paternelle étaient à cet égard l'exemple parfait. Il n'était pas rare en effet que nous soyons plus de vingt à table. Alors ma grand-mère préparait une énorme marmite de coq au vin qui cuisait toute la nuit sur la cuisinière à bois ; mes tantes se chargeaient des entrées ; l'une rapportait inévitablement de son pays d'Espagne quelques spécialités méridionales inconnues sous nos latitudes et  qu'il lui plaisait de nous faire partager ; mon père allait couper un peu de la charcuterie maison qui séchait doucement dans la vieille cave ; ma mère s'attelait au dessert. Chacun mettait la main à la pâte en ayant en tête le moment précis où le plaisir des uns et des autres s'exprimerait à la première bouchée de ce qu'il aurait préparé. 

    La préparation de la table de la salle à manger était également tout un cérémonial. Après avoir compté le nombre de convives, il fallait installer les rallonges pour déployer une immense table de bois noir que deux gigantesque draps de coton venaient habiller de blanc. Les plus petits d'entre nous disposaient ensuite verres, assiettes, serviettes et couvert, sous la haute autorité d'une cousine plus âgée et rompue à cet exercice hautement protocolaire. Mon grand-père apportait un peu de braise rouge pour allumer le poêle. 

    Seulement alors la table commençait à se parer des premiers hors-d'œuvres froids et d'un ou deux bouquets de fleurs composés par mes cousines en fonction de la saison. L'incontournable foie gras  maison, sans lequel un repas ne saurait être digne de ce nom, faisait son apparition. Rapidement la table rutilait d'une abondance parfois décadente, où chacun trouvait de quoi lui plaire, petit cousin comme vieil oncle dont nous ne connaissions pas le nom.

    Ma photo sera donc un hommage à ceux et celles qui m'ont beaucoup appris et qui m'ont transmis ce goût peut-être un brin suranné pour les grandes tablées, la belle vaisselle, le plaisir de faire et les plats de fête. Ceux et celles pour qui l'art de recevoir est, au-delà des mets, un acte d'amour.

    22 octobre 2020

    Inktober avec un clavier # 22 Chef cuisinier

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    Ce thème me donne bien du fil à retordre. Quel paradoxe pour un fin amphitryon ! En effet, les plaisir de la table tiennent une place d'importance dans la famille Tambour Major. 

    Mes deux grands-mères, tout d'abord cuisinaient très bien. Du côté paternel, l'avantage était aux plats en sauce, mon grand-père était friand : coq au vin, poule à la crème ou poule farcie s'invitaient à notre table pour les grandes occasions. C'était tout un rituel d'ailleurs. Et ma grand-mère avait un outil extraordinaire à sa disposition : le bon vieux fourneau à bois ! Elle y disposait de gigantesques marmites qui mijotaient pendant des heures à tout petit feu. Parfois, une goutte de liquide s'échappait et tombait sur la plaque métallique brulante en émettant un Pschhhhhh caractéristique. Aujourd'hui encore ces plats demeurent pour moi des plats de fête que l'on prépare avec patience, pour épater se convives autant que pour les régaler. C'est aussi d'elle que je tiens la recette de la confiture de tomates vertes (d'ailleurs c'est le moment pour en faire !). 

    Du côté maternel, mes souvenirs sont un peu plus délicats et étiolés. La faute incombe à la distance qui nous séparait. De fait, nous nous voyions moins souvent que nous l'aurions voulu. Néanmoins tarte aux mirabelles,  à la rhubarbe avec une pâte feuilletée fait-maison qu'elle réussissait admirablement, kouglof, fleurs de courgettes farcies, sont des saveurs d'enfance qui lui sont irrémédiablement attachées et que je n'oublierai jamais.

    La génération suivante, celle de mes parents, a hérité de ce savoir faire, de cet amour des bonnes choses et du plaisir de recevoir. Ma mère et ses frères cuisinent admirablement bien. L'un de mes oncles était pâtissier. Je regrette de ne pas l'avoir assez connu pour qu'il m'apprenne tout un tas de choses, des techniques, des recettes que j'aurais eu grand plaisir à savoir et à mettre en œuvre lorsque je reçois mes amis. Du côté paternel, si mon père n'est pas vraiment porté sur les arts de la table, bien qu'il sache goûter une bonne chaire, ses sœurs ont bien hérité du don maternel et sont toutes deux des cordons bleus hors pairs. 

    De notre génération, je ne sais pas réellement qui cuisine. Je ne me débrouille pas trop mal en ce qui me concerne, et mon frère sait y faire, dans son genre à lui. Du rustique et efficace. On ne sort jamais le ventre vide de chez lui et il ne se laissera jamais mourir de faim. Chez les cousins, c'est un peu moins évident. J'ai l'impression que quelque chose s'est perdu avec les études supérieures des uns et des autres et la vie de dingo que nous menons un peu tous. Peut-être aussi que, parents et grands parents ayant toujours veillé à ce que personne ne manque de rien, les vocations de marmitons se sont éteintes. Et c'est bien dommage.

    31 mai 2019

    La pièce manquante du puzzle - Suite et fin

    1 commentaires
    C'est assez étrange d'écrire une suite à un billet du mois de mars 2014 qui n'avait pas forcément vocation à en connaître une. A vrai dire, je l'avais plus ou moins oublié, lui et son contenu. 

    Pourtant une conversation à table d'il y a quelques petite semaines à fait brutalement rejaillir son existence, comme une grosse bulle d'air au milieu d'un lac, provoquant au moment où elle éclate une onde de remous qui se propage sur toute la surface.

    Voici cinq ans donc, j'expliquais ici même - dans un billet que j'avais alors intitulé La pièce manquante du puzzle - que j'ignorais absolument tout de la manière dont mes parents s'étaient rencontrés il y a plus de quarante ans.
    L'anniversaire de mon père au début du mois de mai fut l'occasion d'une révélation à laquelle je ne m'attendais absolument pas et qui devait lever toutes mes interrogations.

    Nous sommes donc à table, un dimanche de mai, avec mes parents et quelques autres personnes. L'humeur est joviale, il fait beau temps et c'est l'anniversaire de mon papa. La jolie nappe et de la belle vaisselle ornent la table autour de laquelle nous sommes réunis en toute simplicité. Au début du repas, nous savourons quelques hors d’œuvres que ma mère a préparés et notamment, me semble-t-il, un petit foie gras. Oui, dans le Sud-Ouest, le foie gras c'est toute l'année. Les verres tintent joyeusement. La conversation se fait plaisamment.  

    Et puis tout d'un coup, je ne sais plus exactement à quel propos, mais je crois qu'il y était question d'un verre de Porto, mon père lâche à ma mère, avec ce regard plein de malice caractéristique de ces fois où il est particulièrement fier de lui :
    "Comme la première fois qu'on s'est rencontrés...!"
    Je crois bien être resté bloqué sur cette phrase quelques secondes. Aujourd'hui encore j'ai du mal à admettre que ce soit mon père qui l'ait prononcée. Car d'une part mon père est un ours qui ne parle que rarement de lui. Que d'autre part il ne s'épanche jamais sur ses états d'âme. Et que surtout le sujet de la rencontre parentale est un sujet inédit dans la famille Tambour Major ! 

    Cette petite phrase, tombée du ciel comme une marguerite sur une plage de sable blanc, fut suivie d'un petit échange de souvenirs, chacun racontant son bout de l'histoire. Nous sommes au début des années 1970, pendant le service militaire que mon père effectuait dans l'Est de la France, région d'où est originaire ma mère et où elle vivait alors encore. Déjà ours mais néanmoins sociable, il avait sympathisé avec tout un tas de gens dont un cheminot du coin qui se trouvait être en même temps le mari d'une amie d'enfance de ma mère. Et un beau jour, par l'un de ces hasards dont le Destin a le secret, voilà-t-y pas que les deux se retrouvent invités à dîner en même temps, mon père par le mari, ma mère par sa copine. Et boum : le coup de foudre...

    Malgré sa brièveté, ce fut un instant très agréable à regarder et à écouter. Ils étaient entre eux et plus rien de ce qu'il se passait autour d'eux ne semblait avoir de l'importance. Un de ces petits moments précieux que l'on garde dans le tiroir de ses souvenir, comme un trésor, et que l'on couche sur son blog pour mieux s'en rappeler dans quelques années, lorsque la mémoire de l'instant se fera moins précise.

    Je dois dire que, même si j'aurais très bien pu vivre sans ne jamais avoir rien su du fin mot de l'histoire, je suis très heureux de connaître ce petit épisode de la vie de mes parents. Parce que ce qu'il raconte est joli.

    Et qu'il fut surtout l'occasion de voir, quarante quatre ans après, que ces deux-là s'aiment encore comme au premier jour.

    29 janvier 2019

    Négative

    3 commentairess
    Il y a quelques années de cela ma mère avait systématiquement une attitude négative à l'égard de tout. Quoique l'on dise et quel que soit le sujet de conversation, elle avait ce talent incroyable pour toujours trouver le côté négatif des choses, à voir uniquement le verre à moitié vide au lieu de le voir à moitié plein, et à trouver en tout et en tous une cause de crainte au lieu d'y voir une raison de se réjouir. 

    Je croyais être le seul à l'avoir remarqué jusqu'au jour où mon frère lui en a ouvertement fait le reproche à l'occasion d'un repas. Je ne me souviens plus précisément du contexte de la discussion mais je crois me rappeler que mon frère avait alors un tout petit peu haussé le ton en disant que, maintenant, ça suffisait. Par la suite, l'attitude de ma mère devait changer à la faveur d'événements familiaux tragiques, une série d'accidents de la vie et de décès brutaux qui lui ont fait prendre conscience de ce qu'il fallait peut-être prendre la vie par le bon bout. Car non seulement on n'en a qu'une et, surtout, qu'elle pouvait s'arrêter brutalement... 

    Je situe ce changement de paradigme il y a environ une quinzaine d'années. Le changement fut alors assez spectaculaire et rapide puisque ma mère - entraînant mon ours de père dans son sillage - se mit alors à organiser une profusion de soirées et de fêtes diverses sans véritable raison, si ce n'est le simple plaisir de se retrouver en famille et entre amis afin de passer du bon temps ensemble. Ce furent là des années assez savoureuses durant lesquelles mes parents commencèrent à faire ce qu'ils s'interdisaient jusqu'alors : profiter. 

    Tout n'était pas résolu pour autant. On ne change pas le tempérament d'une personne d'un claquement de doigts, surtout lorsqu'il s'agit de quelqu'un d'aussi angoissé que ma mère. "J'angoisse donc je suis" pourrait ètre sa devise... C'est une maman, me dit-on souvent. Non, c'est très différent : c'est ma  mère...

    Je tenais donc naïvement les choses pour relativement acquises avant de me rendre compte, depuis maintenant quelques temps, que l'inquiétude chronique et systématique était revenue au même niveau qu'auparavant. 

    À la faveur de l'âge qui avance, de quelques désagréments de santé bénins dans lesquels elle a anticipé la cause injustifiée de mille tourments, et peut-être en raison de sa peur inavouée de la dernière heure dont je l'espère encore loin - car bien qu'elle n'en ait point encore l'âge, je crois ma mère en panique à l'idée de sa propre mort, certainement bien plus que je n'ai moi-même peur de la mienne, je la vois à nouveau s'angoisser pour un rien et s'inquiéter de tout.   

    Si ce n'était que de cela, les choses ne seraient pas très graves. Malheureusement en effet, cette angoisse rejaillit sur son entourage et ses proches en particulier, dont je suis. Plus que son angoisse propre, doublée d'une émotivité dans laquelle je reconnais la source de la mienne, ce qui est absolument terrible est cette forme de décrédibilisation d'autrui presque systématique. De cette manière, elle remet tout en question, au prétexte pris d'une insécurité qui confine parfois au maladif, ou peut-être plutôt de manque de confiance en l'autre car la peur du danger emporte tout. 

    Hier soir encore, alors que j'étais allé rendre visite à mes parents pour manger avec eux, j'ai eu l'impression, peut-être totalement fausse, non pas d'une forme de dénigrement mais d'inconscience totale de ce que je fais réellement de mes journées et du réel sérieux de mon travail. À tel point que je suis rentré complètement abattu et que ce matin encore en me levant, j'avais le moral dans les chaussettes en doutant de mes propres aptitudes...

    Depuis maintenant cinq ans que j'exerce mon activité professionnelle actuelle, que j'investis un effort personnel absolument considérable pour ne rien lâcher, me développer et faire croître ma petite entreprise, et nonobstant la fierté que je lui inspire, j'ai toujours l'impression qu'elle me considère comme un petit garçon de dix ans à qui il faut constamment tenir la main, de peur qui ne tombe et se mette à pleurer. Ceux qui me connaissent savent à quel point je suis à l'opposé de cette description.

    Je n'irai pas jusqu'à dire que ma mère est quelqu'un de toxique car elle a aussi de très bons côtés, et notamment une générosité sans limite. 

    Mais pour la première fois hier soir depuis bien longtemps, j'ai ressenti cette forme de malaise à propos duquel j'avais pu m'épancher par le passé auprès d'une amie qui, pour exactement les mêmes raisons que moi, ne voit plus sa mère que de manière très sporadique.

    Ce serait vraiment triste d'en arriver là.

    19 mai 2015

    Le tintement des verres et le parfum des roses

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    Ce devait être un beau week-end en famille par une belle journée de mai. L'occasion de retrouvailles, d'enfants qui courent dans l'herbe, de rires sous les mûriers, de verres qui tintent et de parfum de roses. Un week-end de fête. Mes parents fêtaient leur anniversaire de mariage. Le quarantième. Celui d'émeraude, vert comme le sont en ce moment les champs de blés. Alors pour l'occasion, nous avions mis les petits plats dans les grands et invité parents, cousins, cousines et quelques visages amis autour d'une grande table dressée dans le jardin, ornée de bouquets à la fragrance sucrée, et de quelques ballons de couleurs.

    La famille dans son sens large et les célébrations familiales sont, chez nous, porteuses de valeurs fondamentales, empreintes de bienveillance autant que d'une force symbolique qui dépasse la simple tradition. Un cocon puissant qui nous protège en même temps qu'il nous unit, par delà les générations et les stricts liens du sang. La famille dans laquelle on naît, celle que l'on se choisit, celle que l'on se construit, celle des amis proches qui en font tout autant partie. Des valeurs simples, sûres, essentielles comme l'est la terre nourricière à un arbre. 

    Encore une fois, avant même que le cérémonial ne commence, c'est une sorte de sensation d'oppression qui devait me gagner, comme si la contrainte de cette liesse obligatoire me poussait à fuir malgré moi. Car la conversation que j'avais eue la veille n'avait rien pour me pousser aux plus fastueuses réjouissances, sauf peut-être à apaiser certaines angoisses qui trouvaient désormais leur fondement et leur légitime explication. Au fond, se poser la question, c'est déjà avoir la réponse...

    Et puis, en quelques instants, irradié par une aura communicative, tout est retombé, oublié, volatilisé. Oui, je me suis senti remarquablement bien, en paix avec moi-même, en totale harmonie avec les autres. La fête fut belle, le repas délicieux, les sourires nombreux. Inévitablement ma mère a versé quelques larmes à la lecture d'un poème qu'un de leurs amis avait spécialement composé pour l'occasion, et j'ai vu mon père vraiment heureux. Que je les aime, ces instants qui font du bien !

    La journée s'est ainsi déroulée avec une infinie douceur, entre volupté et ivresse, sous un ciel parfait mêlé d'azur et de blanc que venaient entrecouper de radieuses mèches de lumière d'un Floréal finissant. Et c'est sous les lueurs soyeuses du crépuscule rougeoyant que s'achevait ce très beau week-end en famille sous un joli soleil de mai, parmi les enfants qui couraient dans l'herbe, les rires sous les mûriers, le tintement des verres et le parfum des roses...

    15 mars 2014

    La pièce manquante du puzzle

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    Cela ne m'avait jamais véritablement dérangé jusqu'à présent. Un détail probablement superflu et vraisemblablement dénué de toute importance : je ne sais pas comment mes parents se sont rencontrés. 

    Je ne m'étais jamais rendu compte que je l'ignorais pour la simple raison que je ne m'étais jamais pleinement posé la question. Je veux dire jusqu'à aujourd'hui, où ma vie est en train de profondément changer et où je m'interroge sur ma propre existence et mes choix de vie.

    Pour être exact, le sujet a fait irruption dans une conversation avec ma cousine voici plusieurs années, je ne sais plus exactement quand ni précisemment à quelle occasion. Et pourtant je me rappelle très disctinctement du son de sa voix et de son intonnation. Probablement parce que je me la suis répétée un nombre incalculable de fois, cette question :
    - Et toi, tes parents, ils se sont rencontrés comment ?
    - Je sais pas...
    - Ha ...? Il ne t'ont jamais raconté ?
    Non. Jamais. Ils ne m'ont jamais raconté, ni à moi ni à mon frère. 

    Pourtant je ne puis pas dire que je ne sais rien de mes parents et de notre histoire familiale, bien au contraire. Mon père est né à Toulouse, ma mère dans l'Est de la France, et c'est là qu'ils se sont rencontrés, alors que mon père faisait son service militaire. Ma mère était vendeuse dans un magasin de sport d'une ville voisine de la caserne. 

    Lorsqu'elle est venue vivre à Toulouse pour rejoindre celui qui allait devenir papa Tambour Major, maman Tambour Major a d'abord habité un petit appartement du centre-ville, à deux pas de la place du Capitole. Je ne saurais plu dire avec une absolue certitude de quel immeuble il s'agit mais elle aimait à m'en motrer les fenêtres lorsque nous passions devant quand j'étais plus jeune et que nous allions passer une après-midi en ville. Une fois installée, elle a travaillé quelques temps comme chauffeur d'ambulance pour la Croix Rouge, alors basée rue d'Astorg. Quelques photos jaunies dans un vieil album témoignent encore de cette époque.

    Mais comment se sont-ils rencontrés ? Où ? À quelle occasion ? Était-ce dans un bar, une fête foraine ou que sais-je encore ? Se sont-ils plu tout de suite ? Comment ma mère a-t-elle finalement décidé de venir vivre à Toulouse ? Au bout de combien  de temps ? Comment l'a-t-elle annoncé à sa famille et mon père à la sienne ? 

    Il est vrai que je ne leur ai non-plus jamais ouvertement posé la question et que par l'effet d'une sorte de pudeur contagieuse, l'on parle peu de soi chez les Tambour Major. Le monde de l'intime et des sentiments personnels est tabou. C'en est parfois dérangeant.

    À bien y penser je trouve ce silence totalement incompréhensible car je connais au contraire parfaitement l'histoire de mes tantes : l'histoire d'un bal dans un village voisin pour l'une ; des vacances en Espagne pour l'autre. Mais de tout cela mes parents n'ont jamais parlé ni en privé, ni en public, pas même lors des repas de famille lors desquels pourtant chacun se raconte tour à tour par fragments.

    Une pièce qui manque à mon puzzle familial.

    25 janvier 2014

    Vestige d'enfance

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    Avant de m'envoler pour l'autre rive et d'affronter le grand froid canadien, je me suis senti obligé de renouveler ma garde-robe. Des pulls. Chauds. Par une température de -20°C voilà des choses bien utiles au quotidien. Il est vrai que les Toulousains sont fort mal habitués niveau météorologie...

    Par un effet de mimétisme, et profitant des soldes, ma mère m'a aussi ramené quelques jolis trophées de guerre, arrachés de toutes ses griffes de maman-poule-prochainement-dépossédée-de-son-fiston-adoré à la cohorte plébéienne venue lui tenir concurrence. Et ils sont beaux ces pulls, moelleux, confortables. J'aurai grand plaisir à les porter.

    Après avoir fièrement exposé le fruit de ses trouvailles, ma mère a brandi une autre poche en papier bordeau : "Je t'ai aussi acheté ça".

    Tout en buvant mon café et regardant d'un oeil distrait le téléviseur allumé en arrière-plan, je la vis alors déballer un vêtement bleu pastel à motifs bruns et rouges, un poil enfantin, dont je ne put tout d'abord identifier la nature. Puis, ayant totalement déplié chacune des deux pièces le composant et tenant l'une d'elles à bout de bras à la hauteur de son visage, je vis deux longues jambes azur bariolées de nounours se présenter à moi.

    "C'est un pyjama chaud, me dit-elle ; tu en auras besoin pour là-bas".

    Un pyjama... Moi qui n'en porte jamais, et encore moins lorsque je dors avec quelqu'un. C'est assez extraordinaire. Comme si ma mère voulait se protéger, mettre un voile de pudeur là où pourtant sévit l'intimité la plus crue dans une chambre dont son inconscient refuserait l'existence. M'offrir un pyjama qu'elle m'espère voir porter, pour mieux enfouir derrière ce vestige d'enfance la réalité d'adulte que son fiston de 35 ans s'apprête à vivre avec le garçon qu'il aime...

    29 octobre 2013

    A petits pas.

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    Ça y est, mon père est au courant.
    Il sait
    Que je suis gay.
    Ma mère le lui a dit.
    Elle m'a dit qu'elle le lui avait dit.
    Je m'en doutais.
    Parce qu'imperceptiblement je l'ai trouvé changé.
    Trois fois rien. Peut-être même ne fut-ce que ma projection d'une intuition, rien de plus.
    Nous n'avons pas abordé la question.
    Mais il sait.

    Il sait aussi que je veux partir.
    Aller travailler de l'autre côté de l'océan.
    Cela ne l'a pas dérangé.
    De ce côté-ci de la famille on est habitué aux voyages et au déracinement.
    Un peu moins aux garçons qui aiment les garçons.

    Ma mère va mieux.
    "Il faudra qu'on vienne te voir !" m'a-t-elle lancé.
    J'ai souri.
    Cela m'a rendu heureux de la voir intégrer mon projet.

    Et lui m'attend.
    Nous nous attendons.
    En attendant, nous discutons énormément, tous les jours
    Et nous construisons un quotidien grâce à la magie du Net.

    Les choses avancent.
    A petits pas...

    27 août 2013

    Une rencontre à Paris et le coming-out fait à ma mère

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    Jeudi matin en me levant, j'avais conscience que le week-end qui s'annonçait serait déterminant. Pourtant, quelque intenses que fussent mes certitudes, je n'imaginais pas que l'arbre serait chargé d'autant de fleurs, promesses d'autant de fruits.

    Pour remettre les choses dans leur contexte, ce week-end était celui de la rencontre avec ce garçon avec qui je discute depuis deux ans. Nous avions décidé de profiter de sa venue en France pour concrétiser cette relation épistolaire. Aussi jeudi matin je prenais le train pour Paris, la boule au ventre comme un ado de quinze ans qui aurait eu son premier rendez-vous.

    Je ne me rappelle pas avoir jamais été aussi nerveux. À tel point que quelques minutes plus tôt j'avais failli exploser en larmes en voyant le métro tarder et l'heure pour mon train approcher dangereusement alors que je n'étais toujours pas monté à bord. Je ne pouvais pas rater ce train. Non, pas celui-là. L'idée m'en était plus qu'insupportable. Vous n'imaginez pas mon soulagement d'avoir pu monter quelques secondes avant que le chef de gare ne siffle le départ ! Ça y était, j'étais en route.

    Dans le train j'échangeais quelque mots avec un ami qui connait personnellement celui que je devais rencontrer et qui l'avait recueilli la veille à l'aéroport : "C'est vraiment un mec bien. Fonce"... Je ne remercierai jamais assez l'auteur de ces sept mots dont j'apprendrai quelques jours plus tard qu'il avait dit exactement la même chose à celui qui, de son côté, brûlait de me rencontrer.

    J'arrivais à Paris en panique, oscillant entre un sourire béat et une profonde envie de pleurer. Un truc totalement dingue. Chacun de mes pas vers ma destination renfonçait cette sensation d'euphorie mêlée de vertige.

    La rencontre elle même fut extraordinaire... J'ai passé cinq jours fabuleux avec un garçon absolument merveilleux, exactement tel que je me le représentais. La même joie de vivre, la même folie douce, le même sourire, et cette immense douceur dans laquelle je me suis laissé bercer jusqu'à l'ivresse... Un coup de foudre réciproque. Je crois que jamais je n'ai autant craqué pour un garçon.

    Lundi après-midi, la séparation devant le métro de Bréguet-Sabin fut horrible. Le voir fondre en larmes m'a totalement bouleversé. Hier soir j'avais envie de pleurer toutes les cinq minutes et je ne pensais qu'à lui.

    Sur le chemin du retour, installé dans mon Paris-Toulouse, me sont revenues en mémoire les paroles d'une chanson de Brigitte Fontaine, "Conne" : 
    Je suis malheureuse ! parce que je suis conne !
    Et parce que le monde est con !(...)

    Je suis passée à côté de l'amour, 
    l'amour 
    Quand il s'est présenté à moi 
    Avec sa Mercedes rose bonbon 
    Et sa poitrine nue et dorée
    Je l'ai laissé sur le bord de la route
    Et je suis montée dans une 2CV pourrie
    Où y'avait un chien qui puait 
    Conne !
    Et moi ? N'en avais-je pas marre de ma deuch pourrie et de ce chien qui pue ? N'était-il pas temps de monter dans la merco rose bonbon qui passe en ce moment même à côté de moi et de prendre le large ?

    Aussi, de retour à Toulouse, une évidence s'est imposée violemment à moi. Je ne pouvais plus me taire. Je ne pouvais plus mentir à mes parents en disant que j'allais simplement passer un week-end chez des amis alors que je suis allé rencontrer un garçon avec qui je discute depuis deux ans. Je ne pouvais plus leur mentir  en disant que j'allais simplement passer quinze jours à Montréal alors que j'ai prévu d'aller voir celui qui pourrait, dans un monde idéal - j'y reviendrai - devenir un jour leur gendre. Car, oui, nous avons déjà programmé de nous revoir tantôt au Canada en novembre.

    Le moment était venu, je m'en sentais la force. C'était là, prêt à sortir, cette boule dans la gorge qu'il me fallait vomir coûte que coûte, porté par ces sentiments très forts et par l'émotion intense procurée par cette rencontre.

    J'ai donc fait  mon coming-out à ma mère, pour commencer. Mon père viendra ensuite.

    Après le repas de midi, pendant qu'elle me parlait de choses dont je n'avais que faire, activité dans laquelle ma mère excelle, je l'ai interrompue un peu brutalement, et je lui ai dit. Je lui ai dit que ce week-end je n'étais pas qu'allé voir des amis, mais que j'étais surtout allé rencontrer pour la première fois quelqu'un avec qui je discute sur internet depuis deux ans.
    - Une fille ? 
    - Non. 
    - ................ un garçon ?
    - Oui. 
    - ..................mais tu es...? 
    - Oui...
    Elle a versé une petite larme, je l'ai pris dans mes bras. On a un peu parlé, elle m'a posé quelques questions. Sa réaction fut magnifique, malgré son émotion manifeste. Je lui ai parlé de celui que j'étais allé rencontrer, pour la rassurer un peu. Je lui ai dit à quel point c'était un garçon formidable. Je me suis surpris par ma facilité de lui parler de tout cela. Je ne me savais pas autant à l'aise. Cela m'a fait du bien.
    Elle m'a dit merci...

    Je suis encore un peu étourdi, mais voilà, la glace est brisée. Dorénavant, elle sait, et le reste de la famille suivra progressivement. Et je n'aurai bientôt plus peur de leur présenter quiconque. Je ne réalise pas encore ce que cela va changer concrètement dans ma vie, mais je crois que c'est une muraille gigantesque que je viens de faire sauter de mes fortifications. Il me manquait juste un bon détonateur ; il me l'a procuré.

    Un peu plus haut j'ai écrit que, dans un monde idéal, un monde dans lequel Montréal ne serait pas à 6000 kilomètres de Toulouse, ce garçon aurait pu être beaucoup plus qu'un ami. Il est vrai qu'il représente tout ce que j'aime chez un garçon, intellectuellement comme physiquement. Fidèle à mes travers habituels, je me suis beaucoup laissé emporter par mes émotions aujourd'hui et me suis laissé errer dans des projets potentiels totalement fous dont j'ai même fait part à certains amis intimes qui m'ont apporté un soutien qui n'a fait que confirmer toute l'affection que je leur porte.

    Mais, parallèlement, au fond de moi, résonnait la voix de cet ami qui m'avait comparé à une forteresse cathare et conseillé de lâcher prise. Lâcher prise, certes, sans perdre les pédales. La folie, ou la raison ? Les deux Monsieur le Président. Mais dans une juste mesure.

    Un peu plus tard dans la journée, ce beau garçon venu du grand nord et moi nous sommes appelés. Cela m'a fait du bien, comme à chaque fois. Je lui ai raconté mon coming-out. Je lui avais d'ailleurs annoncé le matin que j'allais le faire et il m'y avait encouragé.

    Nous avons longuement discuté, pendant plus d'une heure. Au fil de la conversation, armé d'une expérience de vie plus riche que la mienne, il s'est montré plus cartésien que moi, avec raison. Et je l'en remercie du fond du cœur. Contrairement à ce dont j'essayais encore de me convaincre ce matin, en l'état actuel des choses, lui et moi ne serons jamais des chums. Oui notre rencontre fut formidable, oui on s'apprécie énormément, oui on se porte une affection considérable, mais si beau soit le rêve, et malgré l'infinie tendresse que nous nous portons mutuellement, il faut être réalistes : la distance ne permet rien. Et nous en sommes tous les deux profondément désolés.

    C'est drôle car il y a quelques semaines, c'est lui qui craignait de se mettre dans de pareils états, et moi qui lui avait tenu le discours inverse. Décidément la fatigue n'aide pas à avoir les idées claires face à un déluge d'émotions. Putain, je me suis vraiment laissé porter à la dérive...

    Alors, que restera-t-il de tout cela ?

    Assurément beaucoup de choses. Des souvenirs merveilleux de Paris, une rencontre rare qui sera le point de départ d'une amitié magnifique. D'ailleurs vendredi je pars à nouveau le rejoindre pour le week-end à Angers, et nous avons déjà prévu de nous revoir en novembre, cette fois chez lui, à Montréal.

    Et par dessus tout, il restera à jamais ce pilier qui a su me bouleverser comme jamais et grâce auquel j'ai trouvé la force d'amorcer un nouveau grand pas dans ma vie, celui de mon coming-out à ma famille. Rien que pour cela, je lui dois une reconnaissance éternelle.

    Aujourd'hui, j'ai fait mon coming-out à ma mère.

    Aujourd'hui, j'ai fait mon coming-out à ma mère...


    12 mai 2013

    Frères ennemis

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    Aussi loin que je me souvienne, on nous a toujours opposés. Moi l'intello, lui le manuel ; moi le gros toujours au régime, lui le sportif qui mangeait tout ce qu'il voulait ; moi le garçon d'intérieur qui passait ses journées à étudier, lui l'homme des bois toujours à l'extérieur avec ses copains ou à faire du sport. J'écoutais du Bach et du Chopin ? Lui inondait la maison de Nirvana et de Metallica. Je lisais, il détestait ça. J'avais de bonnes notes, il redoublait. Je faisais de grandes études, il partait en voie professionnelle. Il ressemblait au père, moi à la mère. J'étudiais la musique avec des professeurs,  il la travaillait à l'oreille...

    Lui et moi, moi et lui. Mon frère et moi... Frères ennemis.

    A vrai dire nous ne nous entendions pas vraiment. Je crois que chacun cherchait sa place l'un par rapport à l'autre, à l'affut d'une estime venant des adultes afin de nous légitimer dans notre rôle. Un rôle que nous nous écrivions au jour le jour et sur mesure, dans la discorde et la chamaillerie. Nos disputes étaient fréquentes et parfois violentes. Il faut dire que nous avons chacun un tempérament assez affirmé que nous mettions un point d'honneur à exacerber jusqu'à l'outrance.

    Plus je contemple notre enfance commune et plus s'accroit ma conviction que nous nous construisions selon un subtil jeu de contrastes et d'oppositions, davantage par désir de se différencier et d'exister par soi-même, que par un choix parfaitement délibéré. La construction de soi trouve ses limites dès le commencement. Nos orientations sont le reflet d'éléments extérieurs que nous ne maîtrisons pas. Je ne sais si c'est bien ou mal, mais c'est ainsi.

    Notre relation a commencé à se stabiliser un peu et à s'améliorer le jour où nous avons tous les deux quitté le cocon familial. Moi pour gagner la grande ville et entrer à l'université, lui pour un internat dans un lycée pro d'où il revenait chaque fin de semaine. Oui, je crois que c'est à partir de ce moment que nous nous sommes rapprochés, parce que nous nous voyons moins et que, malgré tout, nous avions des choses à nous dire.

    A partir de cette année là, ce doit être en 1997 ou 1998, nous nous sommes un peu rapprochés et avons commencé à devenir davantage complices. Une complicité qui n'a depuis lors cessé de croître et dont je me surprends encore aujourd'hui à découvrir le potentiel inexploité.
     
    Car, quoi que nos proches aient pu en dire, je ne suis pas certain que nous soyons en réalité tellement différents. Physiquement tout d'abord, nous sommes tous deux de grands gaillards taillés dans le granit, plus rugbymen que danseurs étoiles. Au-delà de ce premier aspect, nous partageons ce même sens de l'humour aigu penchant tout particulièrement vers l'humour (très) noir, ou encore l'attrait pour les bon mots qui nous vient de notre père. Lui comme moi aimons particulièrement la campagne, où nous avons grandi, et goûtons jusqu'à l'ivresse les plaisirs simples des petites choses qu'offre le quotidien dans un esprit grand gamin, tellement éloigné du sérieux qui nous habite professionnellement.

    Enfin, même si nous ne partageons pas exactement le même univers, nous sommes tous les deux musiciens et la musique occupe dans nos vies une place vitale. Moi plutôt "classique", lui dans un tout autre genre. Il fait même partie d'un groupe formé avec ses potes d'enfance auxquels il est resté fidèle et qui le lui rendent bien.

    Non, au fond nous ne somme pas si différents. Deux cœurs sensibles enracinés dans des valeurs communes déployées dans un imaginaire et un quotidien propres. Là réside notre identité.

    Je me souviens, lorsqu'il est entré dans la vie active, ma mère était inquiète. Serait-il à la hauteur ? Serait-il suffisamment responsable et tenace ?  Quand j'y repense, et quand je vois ce qu'il est devenu aujourd'hui : un chef d'entreprise respecté et reconnu pour son travail, qui ne compte pas ses heures et se bat contre vents et marée avec une pugnacité incroyable. 

    Oui, il a bien changé le frangin d'il y a vingt ans. 

    En fait, non, il n'a pas changé, il est bien toujours le même, pour qui sait le regarder. Il a toujours ce caractère de cochon, têtu comme une mule, parfois soupe au lait, qui le rend parfois insupportable, y compris pour mes parents qui ne savent par quel bout le prendre. Il a fondé une jolie petite famille et m'a fait tonton du même coup, pour le plus grand bonheur de nos parents. Et il fait un papa formidable.

    Il y a quelques semaines je suis allé le voir lors d'un concert Un petit groupe qui fait son chemin et qui a trouvé son public dans un microcosme qui m'est bien exotique. Ce n'était pas la première fois que je le voyais sur sur scène, j'avais déjà eu l'occasion voici quelques années d'assister à un autre concert, à leurs débuts. Cinq garçons de trente ans, bien dans leurs basquets, les pieds sur terre, la tête un peu dans les étoiles. Ils étaient tous là, et lui parmi eux, bien à sa place, donnant le change, dans un déluge de décibels exutoires.

    Et ce soir-là, en pensant à tout le chemin qu'il avait parcouru depuis nos chamailleries d'antan, peut-être pour la première fois de ma vie, je me suis vraiment senti fier de lui.  

    14 février 2013

    Le plaisir simple de sucer...

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    L'autre jour, en me promenant sur l'avenue Santa Fé, je me suis acheté des cuillères en céramique blanche. Douze. J'aurais pu en prendre trente-sept ou huit cent vingt-quatre, ou juste une seule. Mais douze m'a paru le meilleur compte. Oui, douze, c'est un bon nombre pour la vaisselle. Certes chez moi on est rarement douze à table, mais plus souvent six, ce qui fait alors deux chacun. Et si l'on est quatre, cela peut faire trois. Et puis avec douze, si l'on en casse une, il en reste toujours assez pour faire deux fois cinq. Alors qu'avec dix, si on en casse une, ben on l'a dans l'os. C'est ce que m'a appris ma mère. Elle a toute une théorie sur le sujet.

    Rien ne me prédisposait à les acquérir ces douze cuillères. Je n'étais pas parti en ville la Master Gold en bandoulière avec pour seul objectif en tête de dépenser l'argent que je n'ai pas. Non ce genre de loisir ne fait pas partie de mes occupations favorites. En revanche, lorsque l'occasion se présente, je m'octroie des petits plaisirs. Et s'il y a une chose pour laquelle je pourrais me ruiner, c'est bien pour tout ce qui touche à la cuisine et aux arts de la table. De belles assiettes, de jolis verres, un moule à tarte original, des outils divers et variés, emmenez-moi dans un magasin de vaisselle ou d'articles de cuisine et vous ferez mon bonheur autant qu'à un gamin que vous traîneriez dans la maison du Père Noël.

    Lorsque je les ai vues amoncelées en une immaculée marée orgiaque, elles m'ont tout de suite plu. J'en ai pris douze - à moins de trois pesos l'unité tu penses ! - sans trop savoir à quoi précisément je les destinais, si ce n'est procurer du plaisir au palais de mes futurs partenaires de table. Ce ne sont pas de ces cuillères spéciales pour y disposer des bouchées. Non, de celles-là j'en ai déjà de toutes les formes et de toutes les couleurs dans mon placard. Je m'en sers assez régulièrement d'ailleurs. Celles-ci sont différentes, ce qui en constitue le principal intérêt. Elles ne sont pas très grandes, je ne crois pas que l'on puisse mettre grand chose dedans. On dirait plutôt des cuillères à dessert, à peine plus petites. 

    En les voyant, j'ai pensé à les transformer en sucettes, pour le café. En enduire l'extrémité d'un peu de chocolat noir puis les parsemer de pistaches grillées par exemple. Ou bien les tremper dans un caramel doux à l'écorce d'orange que l'on laisserait ensuite fondre tout doucement sur la langue, comme jadis les roudoudous de notre enfance. À moins qu'un peu de ganache au chocolat blanc parfumée à la bergamote ne leur compose un meilleur atour... J'imagine qu'il doit y avoir des choses à faire du côté du salé mais, que voulez-vous, ce sont les idées sucrées qui me sont venues les premières à l'esprit. D'ailleurs, si vous avez des suggestions gourmandes, n'hésitez pas à mes les faire partager...

    Voilà, seulement le plaisir léger, sensuel et régressif de sucer un bonbon sucré à souhait, de laisser sa langue jouer à loisir avec les rondeurs de l'objet. Une idée toute simple pour agrémenter le cérémonial du café et prolonger ainsi la volupté du dessert. Trois fois rien.


    Comment-ça le titre de ce billet est outrancièrement racoleur ?