Ce devait être une bonne soirée. Tous les ingrédients étaient là pour que cette première sortie au cœur des folles nuits porteñas soit inoubliable. Il n'en fut rien.
Tout avait commencé quelques jours plus tôt avec la rencontre de ce charmant garçon chez qui j'étais allé prendre un café et faire connaissance. Oui, c'est réellement un joli garçon, de mon âge, très bien de sa personne, de silhouette ostensiblement athlétique. Je vous arrête tout de suite : il ne s'est rien passé entre nous, il ne m'attire pas plus que cela. Car aussi beau soit-il, aussi charmant qu'il puisse être, je ressens en lui cette étrange mais assourdissante dissonance que je ressens parfois à l'égard de certaines personnes et qui fait que le courant ne passe pas autant qu'il le pourrait. J'ai parfaitement conscience de l’irrationalité de mon propos mais mon instinct, auquel j'ai réappris à faire confiance, ne me trompe que rarement. Et de toute façon nous étions d'accord sur la nature de stricte courtoisie de ma visite...
Nous nous sommes revus quelques jours plus tard pour dîner, toujours chez lui. Il avait préparé à manger. Le repas typique du pédé qui prend soin de son corps dessiné à coup d'heures passées à la salle de sport : du poulet au four, une salade de crudités, du coca light.
On a discuté un peu plus que la première fois. On a parlé jeux vidéos, cinéma, on s'est tapé sur la gueule à coup de Street Fighter IV... Ce fut un moment assez sympa même si son petit short très court et sa chemise hyper cintrée suggéraient, sans trop d'équivoque, de toutes autres ambitions à propos desquelles les textos échangés alors que je cheminais sur le retour, donneront la confirmation. Et j'avoue que ça m'a un peu fait chier de savoir que nous n'étions pas exactement sur la même longueur d'ondes et qu'il espérait autre chose qu'une "simple" amitié sans jouer cartes sur table.
Quoiqu'il en soit, ce second soir, avant que nous ne nous séparions, et tandis que j'observais son bras accoudé sur le dossier du canapé se rapprocher insensiblement de mon visage, mon nouvel ami m'a parlé d'une soirée Dorothy qui avait lieu le vendredi suivant en plein cœur de Buenos Aires. De ce que j'en ai compris, les soirées Dorothy sont des soirées plutôt ultra prisées, initialement conçues pour garçons sensibles mais désormais ouvertes à un plus large public. "Ce serait dommage que t'y ailles pas" m'a-t-il dit. En effet, même si en temps normal je ne suis ni un grand afficionado des soirées en boite en général ni des soirées dans le milieu en particulier, ce serait dommage de passer à côté de ce qui semblait être l'événement du mois à Buenos Aires, mon nouveau chez-moi. La chose était entendue, rendez vous vendredi soir sur le coup de une heure du matin à la découverte des nuits argentines.
Vendredi, une heure trente du matin, j'attends mon comparse au pied de son immeuble avant que nous ne sautions dans un taxi, direction le Palacio Alsina, temple de la musique électronique à Buenos Aires.
Quoique nous soyons arrivés assez tôt il y a déjà beaucoup de monde qui se presse dans la rue et forme une interminable file d'attente. Une fois à l'intérieur, le lieu est vraiment superbe : au rez-de-chaussée se situe le dance-floor, surplombé par deux niveaux de balcons faisant tout le tour de l'immense volume. Sur le mur du fond et recouvrant tout le plafond, un écran géant diffuse alternativement extraits de clips et images psychédéliques. Deux DJ envoient les décibels, le show est grandiose et bien rodé, la clientèle est assez variée, ni trop jeune ni trop âgée, le tarif des boissons reste parfaitement abordable, l'ambiance globale plutôt sympa. La fête pouvait commencer.
Mais alors pourquoi diantre ne me suis-je donc pas amusé ? Pourquoi au bout d'une heure avais-je déjà envie de rentrer chez moi ? Car non, je ne me suis pas amusé. Non je n'ai pas apprécié cette soirée. Et pourtant, merde quoi ! je suis dans un endroit où toute la ville se bouscule, dans une super métropole, à l'autre bout du monde, et je me fais chier alors que tout le monde autour de moi semble passer un bon moment. Tout ces gens qui dansent le sourire aux lèvres faisaient-ils semblant d'être heureux ? Qu'est-ce qui cloche en moi ? Pourquoi je n'y arrive pas, moi, à m'amuser ?
Ayant perdu mon prince charmant de vue depuis un petit moment et ne l'ayant pas recroisé de la soirée, je ne suis malgré tout forcé à rester. Je me disais que, peut-être un déclic allait se produire, que j'allais croiser un regard invitant ou un visage amical, une invitation à un peu d'effervescence... J'ai repris un verre bien tassé pour m'embrumer un peu les sens et me délier l'esprit, fixant la foule en transe, dans l'attente d'un sursaut salvateur qui ne viendra jamais. La musique ne me fait pas vibrer. Je ne trouve pas que les gens soient particulièrement beaux. Pire, voir ces quelques mecs torse-nu, soigneusement épilés, sauvagement bodybuildés selon un schéma préformaté de beauté présumée et taillés comme des acteurs pornos, se tortiller langoureusement par petits groupes de trois ou quatre me donne littéralement la nausée. Je les envie tout autant qu'ils me répugnent.
Il est presque cinq heures du matin, j'ai la rage au ventre lorsque je croise l'obélisque de l'Avenue 9 de Julio en rentrant chez moi. A ce moment là je me hais comme cela ne m'était pas arrivé depuis fort longtemps. Oui, je me suis haïs, vraiment. J'en aurais chialé...
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Peut-être es-tu sorti avec les mauvaises personnes, m'a demandé quelqu'un sur twitter. Oui, il y a peut-être de cela. Peut-être tout simplement ne suis-je pas fait pour ce genre de sortie ? Et de toute évidence j'ai encore pas mal de choses à régler avec mon image qui manifestement peuvent encore me bloquer dans ma relation aux autres. Que l'on soit chez soi où à 12000 Km de là ne change rien à l'affaire, on ne se refait pas.
Pour l'anecdote, depuis cette soirée ratée, je n'ai aucune nouvelle, pas même un texto le lendemain, de ce charmant garçon qui voulait m'embrasser...


























