• A propos
  • M'écrire
  • Facebook
  • Instagram
  • Lutte Nuptiale
  • Premières fois
  • Identités Singulières
  • Twitter
  • Affichage des articles dont le libellé est fiction. Afficher tous les articles
    Affichage des articles dont le libellé est fiction. Afficher tous les articles

    9 septembre 2018

    Le problème (nouvelle)

    5 commentairess

    - I - Prologue

    Installé dans sa modeste couche, il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Le petit rouleau de papier que lui avait remis la veille l'un de ses conseillers, et qu'il faisait nerveusement rouler entre ses doigts depuis des heures, lui inspirait les plus vives inquiétudes que puisse connaître un Grand Chambellan.

    N'y tenant plus, et quoique terrassé par un sommeil qui refusait de venir, il se leva, se fit apporter du thé brûlant par le premier servant venu, et se cloîtra à double tour dans son bureau.

    C'est qu'il lui semblait bien qu'il y avait un problème...


    - II - Chez le Grand Chambellan

    Jamais avant la naissance du prince cinq ans auparavant, le palais n'avait connu pareille agitation. Depuis maintenant trois heures que le Grand Chambellan s'était enfermé dans son bureau, toute l'aile sud bruissait d'un vrombissement incessant d'allées et venues à pas pressés, scandées par le claquement sec des talons retentissant dans le grand escalier.

    Dans ce vaste ballet qui avait commencé au petit matin, l'on avait vu tour à tour défiler maintes figures d'importance, toutes accourues au pas de charge. Le Surintendant des finances avait succédé à l'Archichapelain et au Grand Chancelier. Puis ce fut au tour de l'Échevin, du Grand Muezzin et du Connétable, du Bailli et de l'Intendant, jusqu'au Camériste et au Hâteur... Bref, tout l’aréopage de ce que les lieux comptaient de têtes pensantes se pressait en conciliabule privé avec le Grand Chambellan, derrière l'imposante porte de bois clair incrustée de lapis-lazuli et de nacre.

    Deux gardes immenses se tenaient en cerbères, caparaçonnés dans leur cotte de maille rutilante. La tête engoncée dans un casque muni de cornes de taureau tout en bronze qui ne laissait entrevoir qu'une paire d'yeux et un bout de leur nez, armés d'une hallebarde gigantesque capable d'abattre un veau d'un coup d'un seul, les deux colosses avaient une allure  absolument grandiose.

    Bien que l'on distingua ici et là, étouffée dans le lointain, telle ou telle intonation de voix plus sonore que la précédente, rien de clairement audible ne perçait au dehors des quartiers du Grand Chambellan. L'on y entrait en silence et l’on en repartait précipitamment, tout en discutant à voix basse, les yeux vaguement rivés sur ses pieds, pour ne point croiser de regard extérieur qui eût pu percer le mystère de la conversation.

    Il se murmurait ici et là que la situation était critique et qu'un Conseil royal était sur le point d'être convoqué. Les hypothèses les plus folles circulaient, sans qu'aucune ne reçoive l'assentiment général. Du plus petit Valet de pied au doyen des Majordomes, du moindre Caporal au plus gradé des Amiraux, chacun y allait de son commentaire, sûr de connaître son petit bout de l'histoire, de sorte qu'un courant d'air de murmures brassait le palais d'étage en étage.

    Au milieu de l'après-midi, un sourd claquement de porte fit sursauter tout ce petit monde, perdu en conjectures. Accompagné de son secrétaire particulier, le grand Chambellan sortit de son bureau, laissant dans son sillage un silence glacial, et se dirigea sans dire un mot vers la Chambre du Roy. L’œil était vif mais le sourcil grave.

    Aussitôt, du tréfonds des caves jusqu'aux cuisines, se propageant du grand salon jusqu'au plus infime escalier de service, une rumeur torrentielle parcourut instantanément les moindres recoins du palais.

    C'était désormais chose sûre : il y avait un problème...


    - III - La Chambre du Roy

    Une allée de double-colonnes de cinquante pieds conduisait à la Chambre du Roy. D'un diamètre étrangement faible étant donné leur hauteur, chacune d'elles s'élançait vers un extraordinaire plafond de voûtes octopartites à liernes doubles et à tiercerons, retombant sur un pilier central à huit colonnettes en marbre noir. Il avait fallu, selon ce que rapportait la légende, le travail d'une vie à sept familles d'ouvriers pour parvenir à ce prodige de perfection unique au monde. L'allée centrale était pavée de mosaïques polychromes raffinées qui narraient l'histoire du royaume depuis sa fondation, au VIIIe siècle, par le premier roi Ibn Al Razuhl le Magnifique.

    Tout ici clamait la grandeur et la magnificence d'un peuple de marchands, riche et prospère.

    Idéalement situés au premier étage du palais, les quartiers du Roy offraient une vue imprenable sur le fleuve qui, caressé par le vent d'Ouest, apportait en été une fraîcheur salutaire. De hautes fenêtres de marbre blanc, judicieusement munies de moucharabieh mobiles sculptés dans des bois précieux, procuraient toute la lumière nécessaire aux vastes cinquante-et-une pièces dévolues aux seuls plaisirs royaux.

    Précédé par les deux gardes qui lui servaient d'escorte, et suivi de loin en loin par tous les gens de la cour affairés à comprendre ce qui, depuis l'aube, se tramait en sourdine, le Grand Chambellan s'avança à grands pas vers la Chambre du Roy. Seuls les plus hauts dignitaires pouvaient en approcher sans y avoir préalablement été invités, encore que l'usage fut de prévenir l'avant-veille. Mais le temps était compté.

    Déboulant sans même s'annoncer, le Grand Chambellan accourut aux pieds de son souverain, hautement affairé à jouer d'un luth qu'il venait de recevoir. D'abord visiblement contrarié qu'un intrus ose l'interrompre alors qu'il convoquait les muses, le Roy sembla comprendre, à la pâle mine du Grand Chambellan, que quelque chose en son palais ne tournait pas rond. S'ensuivit alors entre le monarque et l'homme d’État, un échange interminable que personne ne put réellement entendre si ce n'est une série de chuintements indistincts entrecoupés d'une curieuse chorégraphie de bras en l'air, de cris d’orfraie et de regards perdus quelque part dans le néant.

    Au bout d'un moment qui sembla fort long, relevant les manches de sa chemise de soie, et après avoir fait négligemment sonner un dernier accord sur son instrument, le Roy, vaguement pensif, se leva, chaussa sa couronne, fronça les sourcils en signe d'autorité, et fit convoquer sur le champ un Conseil royal.

    C'est que l'affaire était très sérieuse : il y avait un problème.


    - IV - Où l'on s'empoigne

    Sitôt l'ordre donné, alarmés depuis avant l'aurore, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, le Grand Muezzin, l'Échevin et le Connétable, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan et de Sa Majesté le Roy, accoururent comme un seul homme dans la vaste et austère pièce du Conseil. Ici, on décidait de choses sérieuses. Rien ne devait laisser d'emprise aux divagations du regard ni inviter l'esprit à la moindre rêverie.

    Après un discours très applaudi et fédérateur sur la gravité de la menace, le Roy donna la parole au Grand Chambellan. Ce dernier, de la voix grave et morne qui sied particulièrement aux instants de crise, exposa les données du problème ainsi que les différentes options qui s'offraient au Conseil.  Il y avait en effet un problème et à ce problème il convenait de trouver une solution. Trêve de tergiversations, le temps était à la décision et à l'action !

    L'Échevin posa ensuite une question qui fit rire l'assemblée malgré lui, ce qui le contraria lourdement au point que l'on ne l'entendit plus par la suite. S'ensuivit un débat fort complexe qui opposa l'Archichapelin et le Camériste. Il fut pêle-mêle question de la position de la lune dans le ciel, de la date du prochain équinoxe d'été, du chant des grenouilles dans les douves du palais et du cours du prix du mouton au marché de Boun El Razat.

    Certains invoquèrent une simple erreur, d'autres la fin du monde. On fit appel à des équations et à moult théorèmes complexes qui s'étalèrent sur toute la largeur d'immenses rouleaux de papiers jaunis dégoulinant jusqu'au sol. On parla très fort et confusément. On s'empoigna violemment par le col en se traitant de fripon, de maraud, de charlatant, de panier à cornichons, et de bien d'autre choses encore dont les pierres gardent le secret. Des sandales volèrent d'un bout à l'autre de la pièce et un encrier de porcelaine vint s'écraser sur le mur.

    Esquivant d'un mouvement leste du buste le pichet de vin qui traversait les airs en sa direction, le Roy claqua des mains afin de rétablir le calme. L'auguste personnage se leva dans un silence religieux puis fit quelques pas en direction d'une fenêtre. Il en releva le moucharabieh et se pencha au dehors, inspira profondément et soupira. Déjà le soleil du soir allongeait progressivement les ombres.

    Les membres du Conseil ayant enfin recouvré leur raison et un semblant de dignité, nos grands esprits furent contraints d'admettre leur échec et leur incapacité cuisante à résoudre ce qui était, en l'état actuel, un inextricable problème.

    C'est alors que le Bailli, que l'on avait peu entendu jusqu'alors, une paire de chaussettes appartenant au Connétable lui ayant malencontreusement obstrué l'orifice buccal durant la cohue, leva timidement la main et émit une suggestion : et si l'on faisait appel au grand Bab El Rajoul El Mostefa ?

    Cette proposition frappa le Conseil de stupeur. Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa ? Celui qui, trois ans auparavant avait résolu l'épineuse affaire des bergers de Soun'tra sur lequel les tribunaux du royaume piétinaient depuis des lustres ? Ce vieillard dont la sagesse légendaire était reconnue au-delà des vastes plaines du Sud ? Ce vénérable géronte que les princes de tout l'Orient venaient consulter en secret avant de prendre épouse ? En voilà une très brillante idée. Que diable personne ne l'avait eue avant ?

    Instantanément tout le Conseil et le Roy avec lui, tomba d'accord. S'il y avait bien une seule personne au monde capable de sortir le royaume de l'impasse et de trouver une solution à ce délicat problème, c'était bien le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.

    Et l'on convoqua donc, sur le champ, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa.


    - V - La sagesse à dos d'éléphant

    Trois jours plus tard, deux cavaliers tout de vert vêtus, accoururent dans un nuage de poussière aux portes du palais. Rapide comme l'éclair, un frêle messager survola les deux cent cinquante marches de l'escalier d'honneur et apporta aussitôt la nouvelle au Roy : le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était en chemin. Il arriverait d'un instant à l'autre. 

    Depuis la plus haute tour de vigie, le Roy put en effet apercevoir, au loin, le long et lent sillage du cortège en tête duquel devait se trouver le vieux sage. C'en serait bientôt fini du problème et des tourments dans lequel le royaume était empêtré, se réjoui-t-il.

    Il ne fallut en effet pas plus que quelques courtes heures pour que, du bas de la ville, montent vers les appartements royaux, les échos de la clameur populaire et des cris des liesse qui se répandaient de loin en loin.

    Précédant la foule qui s'était spontanément jointe à la procession informelle, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa était flanqué tout en haut d'un gigantesque éléphant, grand et beau comme personne en cette contrée n'en avait jamais vu encore.

    Chacun des flancs du majestueux animal était harnaché de tapis de soie, finement tissés. Tout n'était que broderies, perles argentées, saphirs étincelants et grenats profonds. De la pointe de chacune des colossales défenses de la bête, deux guirlandes de piécettes d'or se déroulaient jusqu'au sommet de ses énormes oreilles et leurs tintements cristallins rythmaient le pas leste du pachyderme. Juché au zénith de cette montagne mouvante, dans un baldaquin fait de bois de cèdre peint de couleurs vives, le vieux Bab El Rajoul El Mostefa semblait parfaitement étranger à ce spectacle prodigieux. D'ocre vêtu et l'air vaguement absent, son corps dodelinait mollement à chaque enjambée de la formidable monture, donnant l'étrange impression qu'il allait choir par-dessus bord l'instant d'après.

    Aussitôt l'abondant protocole d'accueil expédié, le Roy réunit dans la cour d'honneur le Conseil royal au grand complet, les grands souverains voisins venus en  amis ainsi que tout le bon peuple avide d'un peu d'animation dans ce royaume habituellement si calme, afin d'y entendre s'exprimer la sage parole. Après s'être agenouillé en signe de soumission aux pieds du révérend vieillard, confortablement installé au milieu d'un océan de coussins à l'ombre d'un baldaquin, le Roy lui exposa avec une infinie déférence, la teneur du problème pour la résolution duquel on l'avait fait mander.

    Le Grand Bab El Rajoul El Mostefa écouta très attentivement les doléances royales en hochant régulièrement la tête. Puis il fronça les sourcils, prit un air ostensiblement contrarié et compta sur ses doigts qu'il plongea ensuite dans sa longue barbe blanche. Le sage resta ainsi pensif d'interminables minutes, figé dans sa réflexion sous un soleil vitrifiant.

    Passés quelques longs instants d'incertitude, il se leva ; but une gorgée du vin qu'on lui avait servi ; fit quelques pas en s'appuyant sur son grand bâton de bois ; compta à nouveau sur ses doigts ; traça des motifs énigmatiques du bout de sa sandale ; s'étira vigoureusement en faisant craquer ses épaules osseuses ; puis il se rassit ; ferma les yeux et se terra à nouveau dans un insondable silence qui dura des heures.

    On crut même à un moment qu'il était mort...

    Mais soudain, sortant de sa léthargie méditative, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa rouvrit les yeux, se leva et, d'un geste de la main, fit signe au Roy d'approcher.


    - VI - Épilogue


    Conscient que des centaines de paire d'yeux, rivées sur lui, scrutaient le moindre de ses mouvement et que tout autant de paires d'oreilles étaient à l'écoute plus infime bruissement, le Roy s'avança vers le patriarche comme l'on s'avance vers son Destin, d'un pas hésitant, certain de vivre l'une des plus graves crises de son court règne.


    Un silence de marbre écrasait la cour d'honneur pleine à craquer, assommée de soleil.

    Le vieux sage, dont le visage s'était illuminé, prit alors la parole. Au même moment, Assis au premier rang, un chien errant se gratta bruyamment l'oreille droite puis éternua à deux reprises, suscitant opprobre générale. On chassa la pauvre bête d'un vigoureux coup de pied au derrière qui lui valut un dernier glapissement, soulevant une nouvelle vague d'exaspération.

    Reprenant son discours d'un filet de voix étonnamment flûté vu son âge, le Grand Bab El Rajoul El Mostefa annonça, pour toute conclusion, et à la stupéfaction générale, qu'il n'y avait pas de problème...

    Il n'y avait donc pas de problème, reprit le Roy du bout des lèvres, étourdi par la nouvelle.

    Aussitôt, le Surintendant des finances, l'Archichapelain, le Grand Chancelier, l'Échevin et le Connétable, le Grand Muezzin, le Bailli et l'Intendant, le Camériste et le Hâteur, en présence du Grand Chambellan, des grands souverains voisins venus en amis, et tout le bon peuple du royaume, furent rassurés.

    L'esprit libre et le cœur léger, tout ce petit monde s'en retourna vaquer à ses occupations

    Car il n'y avait plus de problème.

    Fin

    10 février 2018

    Dans les bois

    5 commentairess
    Tennis lacés, écouteurs rivés aux oreilles, Julie était prête. La Twingo garée en bordure de route le long d'une haie sauvage, et quoique encore engourdie par une courte nuit de sommeil, elle s’élança en trottinant sur le petit chemin de terre bordé de vignes sur lequel elle avait ses habitudes.

    Un petit vent frais faisait chanter les arbres, dissipant du même coup, par mèches vaporeuses, le fin duvet de brouillard cotonneux qui flottait encore devant un horizon à peine rougeoyant. Dans le silence de l'aurore frémissante, un groupe de canards, haut dans le ciel, marquait l'azur immaculé d'un v caractéristique. Encore une ravissante journée d'octobre pleine de lumière qui s'annonçait. Un temps idéal pour aller courir avant une longue journée de travail.

    Respirant à pleins poumons, l'effort commençant à faire chauffer chacun de ses muscles, Julie ressentait avec bonheur l'air glacé pénétrer ses narines, parcourir ses sinus en un flux puissant, puis descendre le long de sa tachée envahir ses poumons et gonfler chacune de ses alvéoles, avant de ressortir, en deux secousses profondes, expulsé par la bouche. Elle aimait vraiment cette sensation, presque douloureuse au début et pourtant tellement apaisante.

    Un, deux, inspire.
    Trois, quatre, expire.

    Un, deux, inspire.
    Trois, quatre, expire.

    Elle n'avait jamais réussi à expirer sur trois foulées, comme le lui avaient pourtant appris ses professeurs d'éducation physique au collège. Son rythme à elle c'était deux et deux. Et ça lui allait très bien. C'était ainsi qu'elle courait et qu'elle avalait les kilomètres, à petite foulée.

    Après avoir serpenté un moment au milieu des vignes, le chemin s'enfonçait progressivement dans la forêt. Une belle forêt de grands arbres dont les bras s'étiraient vers le ciel et dont la chevelure dorée se répandait alors en tapis moelleux le long de la piste. Aussitôt l'air se fit plus capiteux et la respiration un peu plus difficile. Calant sont pas sur le rythme de la musique, Julie avançait sans relâche. Elle connaissait le trajet par cœur. Environ une heure pour en faire le tour. Après le bois, une prairie où paissaient souvent des vaches, ensuite au croisement il fallait prendre à droite et filer tout droit à travers un verger de pommiers, puis retour au point de départ à travers les vignes en passant devant le vieil if. Mais avant cela, il fallait affronter une petite montée à travers les charmes et les châtaigniers dont les bogues à moitié éventrées jonchaient le sol.

    Un, deux, inspire.
    Trois, quatre, expire.

    Dans sa poitrine, son cœur se contractait avec vigueur. L'air frais ne l'incommodait plus du tout. A chaque foulée impulsée avec énergie, ses pieds s'ancraient fermement dans le sol. Désormais son organisme tournait à plein régime. Quelle formidable machine que le corps humain. Au loin, un gros écureuil roux jouait à cache-cache en sautant de branche en branche, presque invisible dans la frondaison orangée. Pas le temps de traîner, il fallait rester concentrée sur son souffle et ne pas écouter le corps qui souffre.

    Un, deux inspire...

    Brusquement, avant même qu'elle n'ait pu réaliser ce qui lui arrivait, Julie se retrouva étendue de tout son long dans les feuilles, face contre terre. Étourdie par cette chute, un peu désorientée, Julie resta allongée quelques secondes avant de comprendre ce qu'il venait de lui arriver. La vache, quelle gamelle ! songea-t-elle... Prenant appui sur ses mains, elle redressa lentement le buste puis se mit sur ses genoux. Une douleur sourde au poignet droit la faisait souffrir. Sûrement une petite foulure. Son sweat gris clair était déchiré au niveau du coude d'où perlait un peu de sang. Rien de grave. Le morne croassement d'un corbeau esseulé rompit la quiétude des bois bercés par le chuchotement des feuilles roussies. Retrouvant progressivement un semblant de contenance, Julie se rendit compte qu'elle avait perdu son iPod dans sa chute. Merde, l'iPod !

    Cherchant à tâtons autour d'elle, une grosse branche affleurait du manteau de feuilles. Voilà ce avait dû la faire trébucher. Grattant sommairement avec les ongles pour la mettre à jour, c'est un tout autre genre d'écorce qui apparut sous la fine couche de terre humide : un sweater gris clair flanqué d'un liseré rose. Julie fut prise d'un puissant mouvement de recul. Ce qu'elle avait d'abord pris pour une branche n'en était pas une, mais un membre. Quelqu'un était en enfoui là-dessous, elle en était persuadée. Montant du bas de ses épaules vers sa nuque, un vertige puissant la fit chanceler. Mais en dépit de cet effroi et de son irrépressible envie de partir à toutes jambes, et pour une raison qu'elle ne parvenait à pas à comprendre elle même, Julie ne pouvait s'en tenir à cette première constatation superficielle. S'il y avait un corps sous ces feuilles, elle devait en avoir le cœur absolument net avant de prévenir des secours.

    Happée par le désir de savoir, elle ne maîtrisait plus rien, ivre d'une sorte de folie incontrôlable qui coordonnait ses gestes sans qu'elle en eut conscience. Désormais à quatre pattes sur le bord de la piste, Julie dégageait et extirpait à pleines mains cette masse inerte enfouie sous l'humus gras, fourmillant d'insectes fuyant sous la lumière. C'était bien un être humain dont, rapidement, tout le bras et une partie du buste furent exhumés. Il ne fallut guère plus de temps pour que, bientôt, à peine dissimulé sous les feuilles, émergea un visage inanimé. Julie s'arrêta un instant, tremblante, le souffle coupé, en proie à une panique inénarrable. Elle avait reconnu instantanément cette paire de boucles d'oreilles quelle avait eu l'habitude de porter, et ces cheveux châtains, longs et fins, quelle avait l'habitude de coiffer chaque soir. Son cœur allait exploser dans sa poitrine.

    Rompant la quiétude feutrée du jour naissant, un hurlement inhumain transperça la forêt de part en part. Car le corps inanimé que Julie voyait étendu devant elle, c'était le sien.

    13 avril 2017

    La soupe aux lentilles

    9 commentairess
    Ce soir maman a préparé de la soupe. De la soupe aux lentilles. Je déteste ça, la soupe aux lentilles. Au moins autant que son ragoût de chou rouge au vinaigre qui empeste l'ammoniac lorsque qu'elle entrouvre le four pour l'arroser, chaque demi-heure. Ha... ce ragoût de chou rouge. Je n'ai jamais pu en avaler plus d'une bouchée. Mais ce soir c'est vendredi. Jour de la soupe aux lentille. Je hais la soupe aux lentilles. 

    Au milieu de la table en formica orange, sous le néon blafard du plafond, trône l'imposante marmite d'aluminium un peu cabossée par les années et noircie par la flamme. Un fin entrefilet vaporeux s'en échappe qui tapisse la pièce de cette odeur si particulière. L'odeur de la soupe aux lentilles.

    Papa ne l'aimait pas lui non plus, cette soupe aux lentilles. C'est probablement pour cela qu'il s'est barré avec une autre. Pauvre type. On ne l'a jamais revu. On n'a jamais cherché à le revoir. Il s'est pendu un soir de septembre dans son garage. C'est ce que m'a dit ma maman un beau jour. Moi, je m'en foutais. Il ne faisait de toute façon plus partie de mon existence. En avait-il seulement jamais fait réellement partie ? Depuis, je vis seul avec maman, dans cet appartement sordide où il ne se passe rigoureusement rien.

    De la vieille télévision cathodique à coins arrondis placée dans un angle de la pièce, jaillissent les rires forcés d'une émission sensément populaire où tout le monde est joyeux sur ordonnance. Je déteste cette émission débile au moins autant que la soupe aux lentilles. Je ne reconnais d'ailleurs aucun des people qui gesticulent lourdement pour faire s'égosiller un public hilare déjà acquis à leur cause. Bande de cons ! 

    L'homme me répugne souvent. Lui et sa laideur. Sa méchanceté gratuite. Son impatience outrancière et sa bêtise crasse. Les gens et leur passivité. Des geignards. Des moutons. Les gens sont des abrutis.

    Un petit courant d'air poisseux fait frissonner le voilage blanc jusqu'alors immobile qui dissimule maladroitement la seule fenêtre entrouverte donnant sur la rue. Au-dehors, l'air est encore suffocant. Je meurs de chaud. Et cette putain de soupe aux lentilles n'arrange rien. Une goutte de sueur perle derrière mon oreille puis s'étire le long de mon cou, avant d'aller se perdre dans le creux de mon épaule. J'ai le front moite. Du haut de notre huitième étage, les gaz d'échappement de la circulation encore dense malgré la nuit tombante, nous parviennent par vagues nauséabondes. Au loin, des klaxons se répondent en un concert grotesque de grognements mécaniques. L'air pue et je pue avec lui.

    Cuillerée après cuillerée, je mange ma soupe chaude à reculons, la grimace aux lèvres. J'ai malheureusement faim. Assise en face de moi, maman ne dit rien. Au milieu de mon assiette Arcopal à grosses fleurs bleues, parmi la bouillie infâme des lentilles trop cuites, flotte un  bout de carotte molle. Ramollies elles aussi par les trois heures de cuisson rituelles, se détachant de leur peau que je m'amuse à triturer entre mes canines, les petites lentilles marron se dissolvent sous ma langue en une diarrhée farineuse.

    D'ailleurs ce sont elles, les peaux, qui me donnent des gaz terribles à m'en faire péter les intestins. Saloperie. Je hais les lentilles.

    De temps à autre un petit bout de viande filandreuse vient animer cette monotonie culinaire. Maman a pour habitude de mettre dans sa marmite un gros os de bœuf afin de conférer à ce marasme de platitude son parfum si insupportable de viande bouillie pour chien. Un comble : nous n'avons jamais eu de chien.

    Mon assiette est presque vide. Murée dans son mutisme, impassible dans son ensemble orange aussi vieillot que le papier peint vert à carreaux de notre triste salle à manger, maman ne décoche pas un mot. Son assiette tiédissante est toujours pleine. Elle ne me regarde même pas.

    Un nouveau courant d'air tiède parcourant la pièce fait se hérisser les poils de mes avant-bras. Le temps est en train de tourner à l'orage. La pluie salutaire s'en vient. Le voilage blanc de la fenêtre se soulève. Il danse mollement en une chaotique ronde fantomatique. Attaché à sa tringle annelée, il ne peut s'enfuir, malgré les tentatives désespérées de se libérer de son carcan et de s'en aller par la fenêtre, se jeter par dessus bord. Par dessus bord... J'aimerais parfois me foutre par dessus bord. Sauter. Fermer les yeux et laisser la gravité faire le reste. Tomber comme une merde et m'exploser la boyasse trente mètres plus bas. N'être plus rien qu'un amas de chairs difformes. Plus rien. J'imagine alors la tête ahurie des passants devant mon corps disloqué, pissant le sang. Ha ha... ce qu'ils auraient l'air con !    

    Au dehors une ambulance traverse le quartier à toute berzingue. Les sirènes hurlantes vomissent leur pin-pon obscène à la face des trottoirs gris. Je souris.

    J'ai fini mon assiette de soupe. Je ne me resservirai pas, évidemment. Me levant je débarrasse mon coin de table et dépose machinalement mes couverts à la cuisine dans l'évier blanc dont l'émail est constellé d’accrocs. 

    Me grattant nonchalamment l'entrejambe sans la moindre pudeur, la main dans le caleçon que je porte pour unique vêtement, j'asperge cette vaisselle d'une giclée de produit vaisselle rose et fais couler sans trop faire attention un peu d'eau chaude. Je laverai tout cela plus tard. 

    Maman, elle, n'a pas fini son assiette. Elle n'y a même pas touché. Figée dans son effroi, les bras ballants, sa bouche dessine une grimace hideuse. Les fines boucles grisonnantes de ses cheveux ondoient sur sa tête immobile. Je baille lourdement. Je suis crevé. Désormais rien ne presse.

    Ce soir, j'ai tué maman.

    ***
    Récit librement inspiré par l'ambiance de Tom's Diner de Suzanne Vega 

    3 mars 2016

    La morsure du soleil

    6 commentairess
    "Pas si vite ! Tu vas tomber !" invectiva ma mère alors que je dévalais le talus à grandes enjambées. De ma panière de linge frais tenue à bout de bras s'échappait une manche de t-shirt blanc qui semblait vouloir prendre son envol. C'est que j'aimais cela moi, courir  comme un fou et me laisser porter par la pente enherbée qui bordait notre maison, mes grandes jambes s'articulant alors selon un processus automatique qui faisait en sorte qu'elles trouvaient toutes seules leur parfait point d'équilibre.

    Courir comme un dératé et m’arrêter tout au bord du vide, comme pour conjurer la peur. Et tout en bas, par delà la forêt de ronciers et d’acacias aux épines acérés, au loin, il y avait cet océan gris de béton et de flammes d'où émergeaient de temps à autres des bruits inquiétants nous rappelant incessamment que nous étions en guerre.

    Nous habitions alors dans un coin de campagne un peu reculé, à l'abri, sur les hauteurs du Nord, loin des zones de combat. Juchée à flanc de colline, protégée de la vue par une frondaison de châtaigniers sauvages, la bâtisse offrait une vue imprenable sur la vallée et la ville. La ville, et ce qu'il en restait...

    C'est mon père qui avait repéré ce vieux corps de ferme à colombages partiellement effondré qui nous servait de maison depuis maintenant deux ans. Sur sa façade blanche courrait une énorme glycine dont les hampes opulentes n'allaient plus tarder à éclore en grappes de fleurs délicieusement sucrées. La toiture de tuiles rouges avait dû subir maintes réparations de fortune mais opérait son office de nous protéger de la pluie et du vent particulièrement mauvais lorsqu'il venait de l'Est. C'était là, notre chez-nous.

    Ici, loin des raffineries et des puantes usines à viande hors sol placées sous haute surveillance, les milices ne venaient pas et nous avions pour ainsi dire échappé à l'essentiel des bombardements. Une fois, un obus était venu s'écraser sous nos yeux, tuant le chien et une vieille jument estropiée qui paissait là depuis plusieurs mois au milieu d'une ruine dans laquelle elle avait trouvé refuge. Nos fenêtres avaient évidemment explosé sous le coup de la déflagration mais nous en étions sortis indemnes. 

    Chargée de sa panière elle aussi remplie de linge propre, ma mère me rejoignit sur le rebord de talus où je m'étais arrêté quelques secondes plus tôt. Inspirant et expirant bruyamment sous le coup de l'effort, elle se mit à regarder avec moi ce spectacle effroyable de ruines et de fumerolles noirâtres. C'était cela, notre quotidien depuis que la guerre avait commencé alors que je n'avais pas trois ans. Silencieuse, elle observait au loin, les yeux fixés sur l'horizon, les mâchoires crispées, vaguement inquiète, comme à son habitude.

    Elle m'avait raconté, plusieurs fois, la guerre, les armes, les explosions, les cris et l'odeur du sang. Le bruit des machines et le vrombissement des drones. Les cris et les hurlements. La brûlure des balles et la peur de mourir. Et autant de rêves noirs qui hantaient ses nuits blanches.

    Mon père parlait peu en général et de la guerre en particulier, comme pour nous protéger. Il partait souvent dans la nuit pour revenir au petit matin et s'effondrer en pleurs sur la terrasse de la maison. Parfois ses sanglots me réveillaient. Alors je sortais de mon lit et allais le rejoindre dans la pénombre sur le seuil de la porte. "Papa, qu'est ce qu'il y a ?" - Rien me répondait-il invariablement en me prenant dans ses bras, mes joues essuyant les larmes qui perlaient sur les siennes. Rien". Je savais qu'il mentait mais je faisais semblant de le croire. Et lui faisait semblant de croire que je ne me doutais de rien.

    Ces derniers temps les échappées nocturnes de mon père s'étaient intensifiées et il rentrait souvent passé midi dans un état lamentable d'épuisement. Il portait toujours une arme et, depuis peu, d'un genre que je n'avais encore jamais vu. "Ne touche pas à ça !" avait-il sèchement tonné la première fois que j'avais voulu la prendre dans mes mains. 

    Le vent doux caressant mon visage portait à mes narines des odeurs âcres et métalliques. De loin en loin, l'on percevait de faibles détonations se répondant en échos. Là-bas, quelque part, on se battait. À mes pieds les herbes folles s'agitaient mollement et me fouettaient les mollets. Tout était d'apparence si calme...

    Soudain une ombre noire fendit le ciel qu'elle traversa en un éclair et fit vibrer l'air d'un coup sec, agitant le feuillage des arbres d'un bruissement squelettique. Puis vint un sifflement, long, puissant, croissant, perçant à travers les nuages. Quelque chose était en train de tomber. Lentement. Lourdement.

    Le temps suspendu à cette chute interminable semblait tout entier happé par cet objet dont nous devinions la présence mais que le soleil déjà haut dérobait à notre vue. Ma mère eut un mouvement de recul et me prit par le bras. Elle avait l'air terrorisée, scrutant en vain le ciel, auscultant la ville dont les ruines décharnées ne trahissaient pourtant rien d'autre d'anormal qu'un inhabituel et brutal silence. Je pensais à mon père qui n'était pas encore rentré et au chat que je n'avais pas revu depuis la veille... J'ignorais à cet instant que je ne les reverrais jamais.

    Un flash aveugle foudroya le ciel. Puis un disque lumineux d'une intensité prodigieuse apparut au dessus de l'horizon avant de l'engloutir complètement, comme un soleil géant. Fasciné, je ne pouvais plus décrocher mon regard de ce spectacle ahurissant qui dépassait tout ce que j'avais pu voir et imaginer jusque là. Le soleil dont j'aimais à me repaître était à présent là, devant  moi, boursouflé, dévorant tout sur son passage. Je pouvais presque le toucher. Dans un instant je pourrai le prendre dans mes bras.

    L'air se faisait de plus en plus chaud. À mes pieds l'herbe naguère encore verte commençait à se recroqueviller.

    "Viens ! hurlait ma mère derrière moi, Viens !"

    Mes jambes pourtant si promptes à réagir, refusèrent d'obéir. Lâchant mon panier de linge, il tomba au sol et se consuma instantanément. Je fermai les paupières. Il était déjà trop tard.

    J'étais ivre.
    Ivre de la morsure du soleil.

    29 mars 2015

    Doña Matilda

    5 commentairess
    Personne à Cadaquez n'ignorait le nom de Doña Matilda. Vieille femme aride toujours vêtue de cette même noire robe longue de toile épaisse que portent les paysannes, la tête couronnée d'une gigantesque mantille impeccable, finement brodée, rehaussée de perles fines, les gens du pueblo viejo ne parlaient d'elle qu'avec cet infini respect que l'on accorde aux personnes de haut rang. Mati, comme on aimait à l'appeler entre nous, était une figure locale plus importante encore que le Curé dont les sermons ouvertement franquistes malgré la fin de la dictature, attiraient pourtant une foule considérable chaque dimanche.

    On ne lui connaissait aucune famille, ni frère, ni sœur, ni père ou mère. Dotée d'une fortune dont on ignore encore aujourd'hui l'origine, elle avait grandi dans un couvent de Mataró avant de venir s'installer ici, à Cadaquez.  Certains en effet, et selon la légende locale, voyaient en elle la fille adultérine d'un haut dignitaire de Segovia. D'autres la disaient fille de roi, descendante directe d'Isabelle la Catholique. Probablement rien de tout cela n'était vrai et, au fond, qu'importe. 

    Elle ne sortait que rarement de chez elle, toujours accompagnée de son âne, une méchante bête grise aux oreilles démesurées qui prenait un malin plaisir sadique à mordre les mollets des passants qu'elle croisait en chemin. Il n'y avait bien que Doña Matilda pour l'approcher... les autres enfants du village, que je cotoyais chaque été et pour les fêtes de Pâques, le craignaient comme le diable.

    D'ailleurs, à l'instar de Doña Matilda, tout un tas d'histoires plus folles les unes que les autres courraient entre les enfants du pueblo viejo à propos de cet âne. Selon la version qui recueillait l'assentiment des plus anciens, l'animal serait le fruit d'une malédiction jetée jadis par Doña Matilda à l'ancien archevêque de Zaragoza. L'homme d'église, dont la famille était originaire de Figueras, aurait en effet courtisé d'un peu trop près la jeune fille à la chevelure d'ébène tout juste sortie de l'enceinte aux murs de chaux où les religieuses l'avaient éduquée avec toute la rigueur de leur règle. Mati, que l'on prétendait un peu sorcière, lui aurait jeté un sors pour se venger et transformé l'émissaire épiscopal en bête de somme. Selon une autre version, tout aussi improbable, c'est de cet âne que Mati tenait sa fortune, la bête recelant en ses entrailles un trésor fabuleux...

    Toujours est-il que ces légendes concourraient à faire de Doña Matilda un personnage mystérieux tout aussi respecté que craint et à qui l'on n'adressait la parole qu'avec une profonde révérence.

    La vieille femme habitait une immense demeure juchée sur les contreforts maritimes, un peu en dehors de la ville, en bord de falaise, au bout d'un chemin de pierres calcaires aiguës bordé d'ifs centenaires. La Tienda Mati comme on l'appelait ici. On ne s'y rendait que sur son invitation : "Hé ! tu viendras boire un jus d'orange dimanche !" m'avait-elle lancé un jour que, reconnaissant au loin la mantille perlée, je l'avais croisée à califourchon sur son âne.

    "Il te faut y aller !" m'avait sermonné mon père. Une invitation de Mati ne se refusait pas. Et rares étaient ceux qui bénéficiaient d'un tel privilège...

    C'est ainsi que le dimanche suivant je me rendis à pied chez Doña Matilda, accoutré pour cette occasion spéciale de mes plus beaux vêtements, hélas bien trop chauds pour la torpeur déjà estivale de ce mois de juin, annonciatrice d'un été caniculaire.

    Longeant la falaise à travers la garrigue j'apercevais au loin la silhouette noire des ifs dessinant le sinueux chemin menant à la Tienda Mati vers lequel je m'avançais le cœur battant, les pierres brunes s'entrechoquant sous mes pas. De part et d'autre du sentier s'étendaient des orangers parsemés de petites fleurs odorantes à la fragrance divine qu'un petit vent marin fort agréable portait à mes narines.

    Les volets mi-clos, la porte entrouverte, un bougainvillée empourprant la façade de pierres grises, l'on entrait dans la maison assommée de soleil par une vaste cour carrée bercée par le susurrement cristallin d'une petite fontaine parée d'azulejos bleus et blancs. Je sonnai la cloche d'un petit coup sec. "Entre entre !" m'invita de l'intérieur une voix rêche et chevrotante. 

    Aussitôt franchi le seuil de la porte, régnait une fraîcheur apaisante baignée d'une semi-obscurité qui contrastaient fortement avec la chaleur extérieure, à tel point qu'il fallut à mes yeux quelques instants pour s'adapter.

    Assise dans un haut fauteuil finement sculpté, dans l'embrasure d'une petite fenêtre à travers laquelle perçait un rai de lumière vive, Doña Matilda m'attendait dans la vaste pièce unique. Je ne sais comment décrire l'impression grandiose que j'eus en la voyant. Majestueuse dans sa simplicité, les yeux fermés, comme de coutume toute de noir vêtue, la tête appuyée sur sa main gauche, perdue dans ses pensées, sa main droite tremblotante égrenait un chapelet en bois clair. On eut dit une reine...

    Sur la table, une corbeille d'osier emplie d'oranges, et un verre de nectar frais qui venait d'être pressé. Sans déplisser les yeux elle redressa un peu la tête parée de blanc et, de sa main droite, me désigna le verre. 

    "Bois donc ! Tu dois avoir soif..."

    Sans me faire prier je m'approchai de la haute table et saisis le récipient que, des deux mains je portai à mes lèvres. D'une traite, je bus à grandes gorgées bruyantes ce jus savoureux que je sentis ressourcer chacune des parties de mon corps. Reposant le verre à présent vide, je poussai un grand "Haaaaa !" de contentement. 

    C'est alors qu'ouvrant les yeux, elle se mit à rire d'un rire de petite fille. Puis, son visage sévère plissé par le temps s'illuminant soudain comme je ne l'avais jamais vu auparavant, son rire se fit torrent. Oui, elle riait à gorge déployée, comme probablement elle n'avait pas ri depuis longtemps...

    Et porté par la joie soudaine et insolite de l'instant, je me mis à rire avec elle.

    26 mars 2011

    Lui

    22 commentairess
    Il déferlât chez moi aussi soudainement que ne se lève le vent d'été. Il y avait d'abord eu ce bref coup de fil impromptu : "Salut je suis dans le coin, je peux passer ?", puis ce coup de sonnette qui retentit dans le silence du matin. Et presque aussitôt après il était là.

    A peine avais-je entrouvert la porte qu'il entrait, drainant dans son sillage sa tourbillonnante fraîcheur, m'enserrait dans ses bras d'une chaleureuse et virile accolade, et m'embrassait sur les joues. Le temps que je referme le verrou derrière lui, il avait déjà pris place dans le canapé, défait ses chaussures et allongé une jambe sur la table basse encombrée de livres à moitié lus.

    Je préparais une théière à la hâte tout en écoutant le flot continu de paroles qui emplissait soudain l'appartement d'ordinaire si calme. Sans que je ne lui eusse rien demandé il se mit à me raconter avec toute la naïveté de grand gamin que je lui connaissais son dernier voyage en Angleterre, son stage dans cette association dont il croyait m'avoir parlé le mois passé, ses amours vacantes, ses amis... Chaque phrase était articulée avec nonchalance, juste assez pour qu'elle fut comprise, et se terminait invariablement par un accent mélodique descendant qui trahissait des origines à peine voilées. J'ai toujours aimé sa voix, très calme même lorsqu'elle s'animait, grave, intense et douce, pleine de candeur et paradoxalement assez peu timbrée quoique sonore.

    M'asseyant à ses côtés je nous servis à chacun une tasse de thé brûlant dont l'odeur tannique envahit aussitôt la pièce. Il but une première gorgée bruyamment, esquissât une légère grimace sous le coup de la chaleur, et reposa sa tasse avant de se pencher et d'ajouter deux cuillerées de sucre. Je l'observais dans la clarté du matin, le trouvais minci, un peu plus mûr aussi. Volubile, il m'assaillait de questions auxquelles il me laissait à peine le temps de répondre. Il n'avait pas changé. Je contemplais son visage, son sourire, l'épaisseur sensuelle de ses lèvres, la façon si particulière qu'il avait de s'asseoir en tailleur, la présence incroyable qu'il dégageait. Et son regard faussement juvénile toujours empli de cette malice propre aux esprits vifs, me rappelait combien avaient été délicieux tout ces moments que jadis nous passâmes ensemble.

    Mais regardant soudain l'heure affichée par son téléphone il se lève précipitamment, m'embrasse, un dernier sourire, un dernier regard à travers l'embrasure de la porte qui se referme. "Au revoir". Et soudain le silence.

    Il est reparti aussi subitement qu'il n'était arrivé quelques instants plus tôt, telle une bourrasque paisible, ne laissant derrière lui que des éclats de joie parsemant l'atmosphère enivrée de soleil ; son odeur, et cette tasse à moitié vide sur la table basse.

    20 mai 2010

    Elle

    11 commentairess
    Je n'avais pas prévu de passer la voir. Mais le hasard des mes pérégrinations matinales autour du marché me conduisit devant sa porte sans que je m'en rendisse compte.

    Les bras chargés de commissions, quelques légumes frais, deux fromages de chèvre et du café fraîchement torréfié, je poussai le lourd portail en bois qui émit un grincement mélodieux. Je m'engageai sous vaste porche dont l'écho fit résonner mes pas et entrepris de gravir le somptueux escalier en pierre. J'en connaissais chaque détail : ici la contre-marche veinée de subtiles arabesques, là le barreau tordu, un peu plus loin la petite fissure dans le mur qui me faisait penser à une hirondelle, là l'ébréchure noircie par le temps.

    Elle fut surprise de me voir dans l'entrebâillement de la porte. Elle ne m'attendait pas. M'invitant à entrer elle revêtit aussitôt, par geste de pudeur, une chemise froissée qui traînait sur son lit défait. Le soleil caressait le parquet d'une puissante lumière blanche, presque aveuglante, contrastant de façon saisissante avec l'air frais qui pénétrait par les fenêtres largement ouvertes. Le sol était jonché de classeurs éventrés, de fiches bristol numérotées, d'habits sales et de courrier à peine lu. L'archétype de la chambre d'étudiant.

    Esquissant un léger sourire elle m'offrit un café et s'alluma une cigarette, la première, celle du petit déjeuner, celle qui éveille. Elle me regardait droit dans les yeux, de son regard pétillant d'intelligence. Elle me racontait sa soirée de la veille, le nez dans les bouquins, la date de son concours se faisant chaque jour plus proche, ses peurs, ses angoisses, les derniers potins de sa garce mais complice de sœur, son ex... Moi je l'observais, décomposais chacun de ses gestes, de ses attitudes, à l'affût du moindre mouvement nerveux de ses petits bras osseux, ivre de son sourire. Ivre de sa voix faussement timide et de nos discussions interminables, de nos sous entendus, de tous nos non-dit, de tout ce que j'aurais aimé lui dire, de tout ce que j'aurais souhaité entendre.

    Posée dans l'interstice d'un cendrier plein à ras-bord, la cigarette se consumait, lentement, vaporisant dans l'air de douces volutes de fumée, dessinant des courbes graciles s'étirant peu à peu jusqu'à l'infini, avant de s'étioler puis s'évanouir parmi les rayons du soleil. De la rue foisonnante de vie, d'alléchantes odeurs de cuisine dispersées par une brise légère titillaient les narines, éveillant les sens.

    J'étais bien. 
    Nous étions bien.  
    Dans l'immobilité et l'harmonie parfaites de cet instant hors du temps.