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    12 février 2016

    Le Roi des Calamars

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    Il doit y avoir quelque chose dans mon Karma en lien avec les calamars. Peut-être en ai-je été un dans une vie antérieure ? 

    J'avais en effet il y a quelques temps déjà raconté ma petite mésaventure avec cette horrible poissonnière à qui je voulais acheter des calamars. 

    Hé bien figurez-vous qu'hier soir, des calamars, j'en ai rencontré le roi...

    Tout commence autour de quelques bières avec l'ami Castor dans un établissement bien sous tous rapports et au sein duquel nous avons un semblant d'habitudes. Papotant au rythme effréné de deux assoiffés qui ne se sont pas vus depuis plusieurs mois, le temps passe et la faim se fait sentir à une heure où il était advenu plus que raisonnable de rejoindre chacun nos pénates.

    Regagnant le chemin de ma voiture, je me mettais parallèlement en quête d'un endroit susceptible d'abriter quelque pitance afin non seulement de me remplir l'estomac, mais aussi d'éponger l'alcool dont j'étais plutôt pas mal imbibé. Je me souvins alors ce cette pizzeria, située non-loin de mon bureau, dans laquelle, au printemps dernier, j'avais eu commandé une pizza pas trop mauvaise et que je sais être ouverte assez tard le soir. Qui ne tente rien n'ayant rien, je m'y rendis donc en quelques enjambées.

    Si de l'extérieur le lieu n'est franchement pas attrayant, son intérieur aurait de quoi faire fuir quiconque ne serait pas poussé par une faim d'ogre. D'apparence sale et vieillot, mal éclairé par un bric à brac d'ampoules de couleurs pendouillant dans tous les sens, l'essentiel des tables d'apparence crasseuses et désespérément vides ce soir froid de pluie grise, le lieu a tout des pires horreurs des meilleurs épisodes de Hell Kitchen

    Surmontant mes craintes, poussé par mon estomac criant famine, et après m'être assuré que la cuisine était encore ouverte, je m'approchai du fond de la salle où je crus me rappeler que se situait la caisse afin de passer commande  auprès d'une madame mal habillée qui me présentait la carte. Hop hop hop, pas de chichi, ce sera une "tarbaise", à base de crème fraîche et de gésiers confits. Non, pas de pizza au saumon fumé, c'est Carême tout de même...

    Tandis que j'attendais ma pizza accoudé à ce qui faisait office de comptoir, s'approche un gros monsieur aux gras cheveux poivre et sel et à la barbe bordélique. Je reconnus aussitôt ce bonhomme, celui là que je croise presque tous les jours assis à une table en terrasse, le dos collé au mur, le teint blafard et l'air passablement patibulaire d'un boucher tueur en série à ses heures... 

    Un sourire vaguement esquissé aux lèvres, il me demande ce que je désire, ce à quoi je réponds que tout est bien et que ma commande a déjà été prise. Je comprends que c'est en réalité le patron.

    La conversation s'engage : 
    - Ha mais, vous travaillez chez xxxx ? me demande le bonhomme.
    - Oui...
    - Hé oui, vous savez, ici, tout le monde se connaît. Et vous, je vous connaissais pas encore.
    - Hé bien voilà qui est fait...

    Poursuivant les présentations il me raconte sa vie dans cette petite ville toute de pierres et de vent et propose de m'offrir à boire.

    - Une Suze, s'il vous plaît !

    C'est alors que survint le premier moment surréaliste de la soirée. Donc, tout en sirotant ma Suze, le bonhomme m'expliquât, le plus sérieusement du monde, que, voici quelques jours, il aurait voulu me faire un croche-pied pour me faire tomber. Me faire tomber ? Oui oui, me faire tomber. Mais l'air de rien, hein. Un petit croche-pied amical, juste pour me faire tomber, puis m'aider ensuite à me relever, en parfait gentleman. Cela lui aurait donné un excellent prétexte pour nouer la conversation...

    [insérer ici un abysse d'incompréhension]

    Aussitôt je songeai à cette anecdote que raconte Amanda Lear. Un conseil que Dali lui aurait jadis donné : 
    "Lorsque tu rencontres quelqu'un pour la première fois, au lieu de lui serrer la main, donne-lui un grand coup de pied dans la cheville. De cette façon tu seras sûre que cette personne se souviendra de toi la prochaine fois qu'elle te verra : Ha mais oui, c'est cette connasse qui m'avait donné un coup de pied dans les chevilles !"
    Je peux vous assurer qu'à défaut de croche-pied autant que de coup dans la cheville, je me souviendrai de cette entrée en la matière avec celui dont j'ignorais alors encore, à cet instant précis, qu'il était Roi.

    Entre temps ma pizza arrive dans son écrin de carton alvéolé. Je sors ma carte bleue et m'acquitte des treize Euros, afin de partir. Me retournant une dernière fois vers mon hôte désormais en grande discussion avec une sorte d'Anglais coiffé comme un torero Espagnol, je l'interroge :

    - Mais au fait, comment vous appelez-vous ? 
    - Moi c'est Loulou ! s'exclame-t-il de sa grosse voix étouffée.

    Et c'est à ce moment qu'eut lieu le second  moment surréaliste de la soirée. A peine avait-il eu le temps de me répondre qu'aussitôt je le vis dégrafer la fermeture éclair de son gilet à capuche, se retrouver en t-shirt noir, se retourner et m'exposer un large dos sur lequel je pus lire imprimé en très grandes lettres blanches : 

    "Loulou le Roi des Calamars"

    - On a les meilleurs calamars de la ville ! me dit-il le sourire encanaillé. 

    Je ne saurais décrire exactement ma réaction, pris entre une forme d'inquiétude et la drôle de sensation d'avoir soudain basculé dans la quatrième dimension... Car ici, hormis dans le Canal du Midi où je doute qu'ils se sentent à leur aise, c'est plutôt tranquille niveau calamars. Très tranquille même.

    Attrapant ma pizza toute chaude sur le comptoir, je saluai Loulou une dernière fois lui promettant aimablement de venir goûter ses calamars et me faufilai entre les tables vides pour rejoindre promptement la sortie.

    Quelques minutes plus tard, attablé devant ma pizza encore fumante, et après m'être assuré qu'elle ne contenait aucun tentacule royal suspect, je l'engloutissais en quelques bouchées. C'est qu'elle était vraiment délicieuse cette pizza. Un régal.

    Peut-être aussi bonne que les fameux calamars de Loulou...

    7 décembre 2011

    La morue, le prince et les calamars

    20 commentairess
    Dimanche dernier il faisait assez beau et j'étais de bonne humeur. Aussi avais-je décidé de m'adonner à un petit bain de foule revigorant et d'aller faire un petit tour en ville, histoire notamment de jeter un coup d’œil au marché de Noël tout fraîchement installé place du Capitole, sans but précis. Hop hop hop, un café, une douche, un gratou gratou au chat qui me regardait d'un air encore plus intrigué que d'habitude et me voici le nez au vent.  Je me baladais sur l'avenue, le cœur ouvert à l'inconnu. J'avais presque envie de dire bonjour à n'importe qui. C'est vous dire à quel point j'étais bien luné.

    Arrivé à destination, je m'engage dans les allées de chalets éphémères, assailli par des odeurs liquoreuses de vin chaud épicé. Un constant s'impose : le marché de Noël ne présente guère d'intérêt particulier, si ce n'est d'y trouver là plus cher ce que l'on peut acheter à moindre prix dans les boutiques avoisinantes, la foule et les mômes qui braillent en plus. Malgré tout, c'est assez sympathique, les gens sont de bonne humeur, et ce jour là un groupe de trois beaux garçons dignes de figurer dans un casting de Hight Octane se sont évertués à croiser mon chemin à de nombreuses reprises. On ne va pas se plaindre non plus.
    Ma balade se poursuit quelques rues plus loin dans ce temple de l'hédonisme qu'est le marché Victor Hugo où j'ai mes habitudes. Un peu de pain par ici, un peu de café par là, je flâne, tout simplement. 

    Alors que j'étais sur le point de me décider à rentrer à la maison, je m'attarde quelques secondes dans le secteur poissonnerie, et en particulier sur un étal de calamars qui retiennent mon attention. Car j'adore les calamars, à toutes les sauces, et en particulier lorsqu'il sont cuisinés avec leur encre, comme en Espagne. Avec un petit riz blanc, c'est de la pure damnation. Sauf que, bien souvent, les calamars sont pré-nettoyés de sorte que point de poche d'encre dans leur ventre blanc il n'y a... D'où l'importance de connaître sa marchandise. Parfois, lorsque le poissonnier est sympa, il vous propose même de vous en procurer si vous la lui commandez. Dans ma tête déjà, des visions d'orgies calamaresques, des saveurs d'enfance, ma madeleine à tentacules. Face à moi une imposante poissonnière réglait son compte à coups de hachoir à quelque chose qui avait dû être un poisson.

    Après m'être excusé de la déranger en plein activité créatrice, je lui demande d'une voie enjouée si ses calamars contiennent toujours leur encre. La belle lève le nez, puis, prenant sa plus belle voix de poissonnière - environ 4,6 sur l'échelle de Richter - me répond avec une vulgarité surnaturelle :
    - "Mééééééééé commmmmmeent voulez vous que je le saaaaaache ?".
    J'esquisse un  sourire dont moi-même je perçois l’ambiguïté, quelque part entre "fous toi de ma gueule", "mais kesskédit ?" et "c'est quoi cette grognasse ?".
    S'engage alors une brève discussion surréaliste.
    - Ben, c'est vous la professionnelle, lui répondis-je, conscient de tout ce que "professionnelle" peut sous-entendre. Les encornés ont une poche d'encre en principe et... (elle me coupe)
     - Maaaaaaais monsieur (voix de poissonnière, 4,6 sur l'échelle de Richter, vulgarité extrême, toussa toussa), je suis pas devin moi... comment voulez-vous que je sache si le calamar il a encore son encre ? S'il a eu peur, et qu'il l'a crachée...
    - Ce n'est pas le sens de ma question, objectais-je à la gorgone qui manifestement feignait ne pas comprendre.
    A partir de ce moment je n'écoute même plus ce qu'elle me dit tellement elle m'agace, d'autant qu'elle sait parfaitement le sens de ma question : encre ou pas encre ? Vidés ou pas vidés ? Oui ? Ou non ? Je n'ai jamais compris comment on pouvait être commerçant et avoir un sens du relationnel aussi catastrophique avec les clients qui souvent ne demandent rien d'autre qu'un soupçon de motivation supplémentaire pour passer à la caisse.  Ça me dépasse...

    Alors que la morue qui me fait face vomit un nouveau flot de borborygmes à la vue de ces pauvres calamars innocents, un phénomène étrange prend possession de moi. Un déclic que je ne saurais décrire. Soudain mes sourcils se froncent, mon regard dépité se fige sur le sien, droit dans les yeux, puis les mots sortent d'eux mêmes qui la coupent net dans son élan :
    - Vous êtes désagréable... Très désagréable.
    Je me suis surpris moi-même. Mais certainement pas autant que ma poissonnière visiblement estomaquée que l'on puisse lui répondre ainsi. A tel point qu'elle n'a rien pu rétorquer, sinon un visage ahuri qui faisait peine à voir. Intérieurement je jubilais.
    Tournant les talons, le train de mon mépris roulant sur les rails de mon indifférence, drapé dans la superbe de ce triomphal fait d'armes, je m'en suis allé comme un prince, abandonnant la morue à ses basses œuvres, et les calamars à leur triste sort.