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  • 3 janvier 2012

    Le bonhomme qui avait des bras lui sortant de la tête

    Si de mes années d'enfance je n'ai gardé qu'un très petit nombre d'amis, j'en conserve en revanche une quantité de souvenirs assez précis. Peu sont franchement malheureux, un certain nombre en sont joyeux, la grande majorité est en demi-teinte, quelques uns ont une saveur aigre-douce. Parmi toute cette masse d'images, de sons et de couleurs, il y a Jérôme. Sûrement aidé par les vieilles photos de classe que mes parents conservent dans un gros album rangé dans le salon, je me souviens parfaitement de celui qui fut, quelques brèves années, l'un de mes camarades de classe.

    Tout cela remonte au début des années 80, alors que j'étais en moyenne ou grande section, en tout cas avant d'entrer au CP. Hors des rares instants où il était relativement calme, personne ne comprenait vraiment Jérôme. Il était différent. Jérôme ne suscitait guère de compassion tant tout était étrange chez lui, à commencer par son comportement. D'un tempérament plutôt caractériel, il suffisait d'un rien pour que coups de pieds et de poings pleuvent en volée sur quiconque osait le contrarier, ce qui arrivait en réalité très fréquemment. Je me rappelle parfaitement m'être battu plusieurs fois avec lui, et notamment de cette fois où, après qu'il m'a arraché une poignée de cheveux, sa technique de combat favorite, je lui avais assené un retentissant coup de pied dans les couilles. Gentil mais lunatique, agité et bagarreur, il était une victime idéale tant le provoquer et le pousser à la faute étaient choses faciles. Cela étant il y parvenait très bien tout seul et  il ne se passait pas un jour sans qu'il se fit gronder par la maitresse de classe. Victime facile et coupable désigné, il prenait souvent les punitions à la place des autres. L'enfance est parfois cruelle.

    Parmi les étrangetés qui ne manquaient pas d'alimenter nos clabauderies enfantines, il y avait cette méchante dame qui venait le chercher tous les soirs à la sortie de l'école et qu'il s'obstinait à appeler non pas "maman" mais "tatie", alors même qu'elle n'était pas sa tante. Ce n'est que bien des années plus tard que je compris qui était cette "tatie" si peu aimante et si peu maternelle, levant une partie du voile sur l'histoire de Jérôme.  "Tatie", c'est ainsi que les enfants confiés à l'Aide Sociale à l'Enfance appellent leur tutrice.

    Un autre souvenir est particulièrement vivace dont j'aurais pu ne pas me rappeler. Je l'avais d'ailleurs totalement oublié. Il m'est revenu sans crier gare alors que je lisais un article sur les différentes phases de l'enfance. Au milieu se trouvait une série de croquis tirés de cas concrets. L'un d'eux représentant en particulier un bonhomme avec les bras lui sortant de la tête. Ce dessin me fit l'effet étrange d'un coup de canon qui me replongeât aussitôt vingt-cinq ans en arrière.

    Nous devions, ce jour là, chacun dessiner un bonhomme. Toute la classe armée de ses crayons de couleurs avait donc dessiné son bonhomme avec une tête, un corps, des bras et des jambes. Certains avaient ajouté un grand "V" figurant un oiseau en train de voler, d'autres un soleil, une fleur, une maison. Toute la classe, ou presque. Le malheureux Jérôme avait en effet commis la forfaiture de représenter son personnage sous la forme, un peu trop stylisée pour l'institutrice, d'une patate dotée de quatre membres. Ayant affiché nos œuvres au mur afin de les commenter, la maitresse avait vivement sermonné le pauvre diable et son mauvais dessin sur lequel s'abattait, à cet instant, la désapprobation la plus générale. Ben oui, c'était vraiment n'importe quoi ce dessin tout de même !
    Ce qui me glaça les sangs aussi brutalement qu'un coup de blizzard, fut de comprendre que le "mauvais" dessin de Jérôme l'insoumis était en réalité, non pas la manifestation d'une quelconque indiscipline ou paresse, mais celle objective d'un retard mental certain. Rétrospectivement, j'en ai voulu à l'institutrice pour sa méchanceté gratuite à l'égard d'une faute qui n'en était pas une. A vrai dire, en redécouvrant la réalité de l'instant, j'ai eu mal pour lui.

    Depuis que des pièces du puzzle se sont rassemblées d'elles-mêmes, j'ignore réellement pourquoi, mais je me demande parfois ce qu'il a pu devenir, s'il est enfin heureux, s'il est marié, s'il a des enfants, un boulot, une vie "normale". Ou s'il est devenu totalement cinglé, reclus dans un établissement spécialisé dans lequel il passe ses journées à se taper la tête contre les murs et à crier en silence un désespoir que personne n'entend.

    Je n'ai aucune idée précise de quand Jérôme a quitté notre petite école de village. Je ne sais même pas si je m'en étais alors rendu compte, peut être en raison d'un écart de niveau croissant entre sa classe et la mienne. Toujours est-il que, un beau jour, il n'était plus là. Dans la cour de récré, l'ombre des marronniers n'abritait plus ni ses pleurs ni nos castagnes, mais raisonnaient les rires de gamins insouciants.

    17 commentaires:

    1. Nul doute effectivement que son comportement était la manifestation d'une très grande douleur. On ne peut que lui souhaiter d'avoir rencontré un jour un adulte qui l'ait compris. Et aidé.

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    2. Je sais que mon Jérôme a un emploi, un appartement, mais que tout cela est souvent menacé, quand il ne veut plus prendre les médicaments qui l'assomment et qu'il "casse tout"...
      tu ne nous en dis pas plus sur la "Tatie". DDASS ?

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    3. Je ne vois pas comment on peut critiquer un dessin aussi stylisé.. Peut-être parce que je dessine encore comme ça... :-)
      Tout cela fait aussi remonter des souvenirs...

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    4. @ Deef : J'espère que les instits d'aujourd'hui sont mieux formées sur ce point que celles d'antant.

      @ Ardalia : Oui, sa "tatie" était sa tutrice de la DASS. Je vais ajouter une phrase dans le billet pour que ce soit plus clair.

      @ Le Docteur : Des souvenirs ? Allez, allonge toi là et raconte-nous tout :)

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    5. La massification scolaire vous écrabouille parfois des personnalités, des talents, des univers personnels si étranges à la norme qu'ils peuvent en devenir inquiétants.
      J'ai connu ça. Tous nous aurions pu être des jérôme, où pas loin.
      Ce qui est chouette, même si vous vous castagniez, c'était tout de même la sorte de lien, voir d'amitié, que tu avais avec lui, ce qui en remontrerait à beaucoup de parents ensevelis sous les préjugés.
      Jolie évocation.

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    6. C'est effrayant! J'ai subit ce genre d'humiliation au tableau par une maîtresse de la (très) vieille école. Le chiffre huit au tableau, par un beau jour, comme ça, je l'ai dessiné à l'aide de deux cercles. Un gros en dessous d'un plus petit. Je me suis fait engueulé grave! Moi j'étais consterné. Et ensuite je me suis obstiné à dessiner mes "8" de cette façon et aujourd'hui encore je continue de le faire. Faut pas me faire chi@r !

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    7. Jérôme était dans ce cas un enfant de la DDASS, mais ce n'est pas toujours le cas! On rencontre dans les classes et aussi dans les établissements spécialisés des "Jérome" de bonnes familles bourgeoises et qui font s'arracher les cheveux (quand ils en ont!) à leurs maîtresses ou leurs maîtres...
      Quant à la formation des enseignants, ce n'est même pas la peine d'en parler, elle vient d'être supprimée!!
      C'est plus facile de disserter sur les comportements d'un Jérôme ou d'une maîtresse que d'en gérer trente ou quinze en établissent spécialisé (je me souviens d'un Jérôme qui à minuit me menaçait de sauter par la fenêtre du troisième étage si je ne lui rendais pas la radio que je lui avais confiquée...il était alors debout sur la fenêtre..)
      J'ai une voisine qui a accueilli pas mal de Jérome en les élevants comme ses propres enfants, tous n'ont pas "bien tourné"après avoir quitté leur "tata"!
      Bon, je suis hors sujet; ceci étant dit, s'il était passé du têtard à la patate, y'avait du progrès!!
      Au fait, c'est ton bonhomme que tu nous montres???:)

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    8. C'est sans doute très difficile pour des enfants de comprendre ou même d'imaginer que leur camarade de classe est "différent". C'est inacceptable que des adultes chargés de l'éducation ne l’intègrent pas.

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    9. Excellente année pleine de love et de bonheur à toi!
      Voilà une note remarquable qui me renvoit à mes années scolaires où j'ai également rencontré des personnes étranges, adorables ou carrément névrosés, le tout conduit par des enseignants qui avaient parfois dû "faire piscine" au lieu de suivre un minimum les cours de psychologie enfantine.

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    10. @ Mike Mammer : Tu me fais penser qu'il faudra que je raconte un autre souvenir d'à peu près la même époque...

      @ PascalR : C'est à ce moment-là que la c*nasse qui dormait en toi s'est pleinement éveillée ? ^^

      @ Nigloo : Même si ce n'est pas exactement le sujet, je suis admiratif du boulot que font les éducateurs spécialisés. Ils ont une force d'esprit que je n'ai pas.

      @ Ek91 : Quand on est gamins, être différent n'empêche pas la camaraderie. Je ne sais pas comment aurait réagi une autre instit à l'époque ni comment réagirait une instit aujourd'hui dans la même situation (ce qui doit arriver régulièrement).

      @ Sam : Il y a 40 ans, lorsque cet instit était sur les bancs de l'école (?) je ne sais pas du tout quel genre de formation elle pu recevoir, ni si la psychologie infantile était au programme.

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    11. En CM2, il y avait une dame qui venait pour les cours de dessin (sans que je sache vraiment pourquoi). Je ne me souviens plus très bien de "l'oeuvre" que j'avais réalisée sous sa houlette, si ce n'est qu'elle était plus abstraite que figurative. Ce dont je me souviens très bien, en revanche, c'est du commentaire de cette dadame bien peignée dont j'ai encore le parfum capiteux dans les narines : "c'est n'importe quoi, ça ne ressemble à rien !".

      C*nnasse ! J'aurais du dessiner une bite, ça lui aurait permis d'en voir une, une fois dans sa vie ;)

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    12. Je pense qu'il a oublié depuis longtemps ton coup de pied dans les c...
      En revanche j'ai peur que l'humiliation du dessin lui reste en travers de la gorge. Je veux croire qu'il est devenu aujourd'hui le roi de la frite surgelée.

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    13. Pour savoir ce qu'il est devenu, tu pourrais peut-être t'inscrire sur un site genre "copains d'avant" ? Ca ne garantit pas de le trouver, mais s'il y est aussi, ça voudra dire qu'il n'est pas sans doute pas enfermé dans un établissement spécialisé ;-)

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    14. Il y en a plus que l'on croit, des "Jérôme". J'en ai connu plusieurs et je crois même que j'ai fait partie du groupe. Être différent, c'est toujours mauvais. Il faut rester dans la norme, sinon...

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    15. Si ça se trouve elle est devenue psychothérapeute depuis... Et elle se ronge les sangs sans trouver de repos... Et toi tu viens raviver cette culpabilité en l'exposant sur internet. Tu es vraiment un vil individu.

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    16. @ Glimpse : Je ne suis pas sûr qu'en CM2 tu appréciait autant l'appendice érectile autant qu'aujourd'hui :)

      @ Flavien : Je ne sais pas quel fut son ressenti sur le moment ni quel souvenir il peut conserver aujourd'hui de cet épisode, s'il en conserve aucun !

      @ Loup : Figure toi que, doté d'une curiosité insatiable, je me suis amusé à fouiller un peu sur le net. Hors de question de s'inscrire sur le ringardissime copains d'avant (et puis quoi encore ? J'ai un rang à tenir moi ^^). Visiblement le nom et le prénom de ce Jérôme là sont très courants, j'ai donc eu une foultitude de résultats, sans pertinence.

      @ Krn : Il faudra que je vous raconte l'épisode de la pomme et de la poire.

      @ Ditom : Je suis aussi cruel qu'intelligent. C'est dire ! Mwouahahahahahaa... ! Viens Gaudi, nous allons conquérir le monde.

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    17. même si j'ai de gros doutes, j'ai envie de croire que les Jérôme d'aujourd'hui ne subissent pas exactement le même sort, en partie parce que leur différences sont moins taboues.

      (à la lecture des derniers commentaires je t'imagine si bien aller conquérir le monde avec Ditom tels Minus et Cortex. Lequel des deux pourrait bien jouer Minus ?)

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