A quelques jours près, cela faisait exactement un an que je n'avais pas revu Lionel*. Lui et moi nous sommes rencontrés voici six ou sept ans, à la salle de sport. Pas très grand, athlétique tout ce qu'il faut, solidement et bien bâti, le geste vif, un humour décapant, nous avons très vite sympathisé.
A l'époque il s'entraînait presque tous les jours. Le sport était une sorte de refuge qui, j'imagine, lui permettait de ne pas trop se focaliser sur ses problèmes. Et le sport le lui rendait très bien.
Lionel était ce que l'on peut qualifier de personnage tourmenté, vaguement fuyant, certainement par pudeur. Mais je l'aimais bien. Certainement parce que, d'un certain côté, cela me rassurait de voir d'autres que moi galérer dans le bourbier de l'existence.
Lionel était ce que l'on peut qualifier de personnage tourmenté, vaguement fuyant, certainement par pudeur. Mais je l'aimais bien. Certainement parce que, d'un certain côté, cela me rassurait de voir d'autres que moi galérer dans le bourbier de l'existence.
Nous discutions beaucoup, de tout, de rien, de sa copine qui le faisait chier, de bouffe, de religion, d'art, de films gores, de sport. Un bon pote quoi. Un pote un peu torturé, préoccupé par des questions existentielles auxquelles il cherchait en vain des réponses qui pussent le satisfaire. Je l'ai toujours connu en train de se débattre dans un certain état de souffrance personnelle, empêtré dans une problématique complexe mêlant à la fois une histoire familiale dont je n'ai jamais su exactement les tenants et aboutissants, une relation relativement conflictuelle avec son frère aîné auquel il portait cependant une certaine forme de respect révérencieux, et une spirale de l'échec qui le conduisait à détruire d'un revers de la main ce en quoi il avait pourtant investi beaucoup d'énergie.
Comme cela arrive parfois, nous avons commencé à nous perdre de vue. Cela s'est fait progressivement, de façon quasi indolore. J'avais néanmoins des nouvelles par quelques amis communs mais nous sommes restés presque deux ans sans nous revoir, jusqu'à l'an dernier.
Il avait un peu changé. Non pas physiquement. Il restait ce très beau garçon qu'il avait toujours été. Le changement était d'un autre ordre. Au fil de la discussion il me faisait part de sa nouvelle vie spirituelle, de ses frères d'esprit et de tout un tas d'autres choses qui me faisaient comprendre que sa détresse avait trouvé une forme d'apaisement dans des bras paternels qui font leurs choux gras des âmes errantes... Cela étant, malgré son discours prosélyte un poil agaçant, je le trouvais plus posé, comme s'il avait enfin trouvé un point d'équilibre salutaire dans la tempête qu'était sa vie.
Je me souviens l'avoir quitté en me demandant si j'avais envie de le revoir. Et de toute façon, quelques semaines plus tard je devais m'envoler pour l'Argentine où je devais rester six mois, ce qui allait me donner le temps de réfléchir et de remettre à beaucoup plus tard d'avoir à répondre à cette question.
Aussi, lorsqu'il y a quelques semaines Lionel me proposait que nous déjeunions ensemble, j'avoue avoir un peu hésité, car je n'avais pas forcément envie de subir à nouveau ce discours moralisateur de la fois dernière auquel j'avais moyennement goûté. Malgré tout, j'acceptais l'invitation.
Nous nous sommes donc revus à midi, dans un petit restaurant du centre-ville. Contrairement à mes craintes, j'ai retrouvé le Lionel que je connaissais, tourmenté, un peu fou, à nouveau en plein questionnement, bouillonnant, avec ce grand sourire et son regard clair. La raison en était simple m’expliquât-il : il avait tout plaqué et tout envoyé chier. Il était donc revenu dans les rangs de son athéisme originaire et avait renvoyé les moralisateurs et leurs grimoires divins à aller se faire voir à Mykonos.
Bien évidemment, depuis l'an dernier son discours avait changé, dans un sens qui m'a paru plus sain. Il avait tiré beaucoup de leçons de sa récente expérience. Et cela m'a fait vraiment plaisir de retrouver celui que j'avais connu avant, un peu mûri par ses dernières péripéties.
Du coup, nous avons beaucoup parlé, de lui, de sa vie, de ses attentes, de ses espoirs déçus, de sa vie sentimentale. Il m'a dit ne plus chercher le grand amour, faire une pause avec les nanas et vouloir vivre au jour le jour sans manichéisme, que le bonheur n'est pas au bout d'une quête éperdue mais sous nos pieds, dans notre quotidien, avec les uns et les autres.
Comme la dernière fois, on a reparlé de mon homosexualité, de mes attentes avec les garçons, de ce que j'attendais d'une vie de couple, de la sexualité entre hommes, tordant ici et là quelques idées reçues sur le milieu Gay. Cela m'a un peu surpris qu'il pose autant de questions sur un sujet qui a priori ne l'intéresse pas directement. Le temps passant à vive allure, nous dûmes nous séparer en pleine conversation alors que je lui parlais de ce garçon que j'avais connu à Buenos Aires.
Juste avant que nous nous quittions, il m'a fait une confidence qui devait durablement me troubler au point que j'éprouve le besoin d'écrire sur ce sujet. En effet, Lionel me confiait avoir eu, étant adolescent, une expérience homosexuelle avec son meilleur ami. Une fois, une seule. Et qu'à l'occasion, il n'excluait pas de recommencer, peut-être, pourquoi pas...
Juste avant que nous nous quittions, il m'a fait une confidence qui devait durablement me troubler au point que j'éprouve le besoin d'écrire sur ce sujet. En effet, Lionel me confiait avoir eu, étant adolescent, une expérience homosexuelle avec son meilleur ami. Une fois, une seule. Et qu'à l'occasion, il n'excluait pas de recommencer, peut-être, pourquoi pas...
Cette dernière phrase dite sur le seuil de la porte m'a un peu désarçonné. Parce que c'est la première fois qu'un de mes amis hétéros ose me confier une telle chose, et que je n'ai pas très bien compris comment l'interpréter : vraie confidence ? proposition déguisée ? un peu des deux ?
Mais, surtout, je suppose que la raison profonde de ce trouble vient de ce que, au fond de moi et sans avoir jamais osé me l'avouer franchement, j'ai toujours un peu fantasmé sur lui...
* Le nom a été changé.