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  • 3 avril 2018

    Le nez dans les cailloux

    Lorsque j'étais gamin et que j'allais à l'école primaire, un monsieur était venu nous parler de la préhistoire en classe. Je n'ai aucun souvenir particulier de ce qu'il avait pu nous raconter ce jour-là, s’il nous avait parlé de l'homme de Cro-Magnon et des grottes de Lascaux, de quelque fresque rupestre, de la chasse au mammouth ou de je ne sais quoi encore…

    Cependant, la seule chose dont je me souvienne véritablement, c'est qu'il nous avait apporté un certain nombre de cailloux d'apparence parfaitement anodine et qui, pourtant, racontaient toute une histoire à qui savait les interpréter : quelques silex taillés, trouvés je ne sais plus où, et surtout des cailloux plats et ronds, comme les galets que l'on trouve par milliers dans la vallée de la Garonne. Ceux-ci avaient la particularité d’être munis de deux encoches diamétralement opposées. Des cailloux destinés à lester les filets de pêche dans les cours d'eau qui sillonnent les alentours et dont se servaient les hommes préhistoriques qui vivaient là, avant nous. 

    Cette découverte m'avait littéralement fasciné. Et ce monsieur de nous expliquer qu’il avait trouvé ces fameux cailloux dans un champ, à quelques kilomètres de notre école. Habitant moi aussi à un jet de pierre de là, qui plus est au milieu des champs, apprendre que sous mes pieds pouvaient dormir des cailloux vieux de plusieurs milliers d'années façonnés par la main de l'homme à qui ils avaient pu servir, voilà qui ne relevait pas de l'ordinaire. En effet la vallée de la Garonne est connue pour être un lieu d'habitat ancien puisqu'on a retrouvé plusieurs traces ici et là de présence humaine préhistorique, parfois fort anciennes.

    De retour à la maison, il ne dût pas se passer plus de quelques jours avant que je ne me mette à la recherche de ces fameux cailloux à encoches, au grand dam de ma mère qui, plus d’une fois, tentât de me décourager de mes investigations paléoanthropologiques. Bien entendu je ne l’écoutais pas, persistant à parcourir prairies, champs et chemins les yeux rivés sur la pointe de mes chaussures, parcourant les hectares de terres paternelles, déterrant et retournant le moindre galet pour en vérifier la forme. Et par deux fois mes recherches furent couronnées d’un franc succès, faisant taire à jamais les railleries maternelles.

    La première découverte fut l’une de ces fameuses pierres munies d’encoches. Là encore je ne me souviens pas vraiment du contexte mais je suis à peu près certain de l’avoir ramené à bout de bras comme l’on tient une sainte relique, puis l’avoir montrée à ma mère qui dût, de par la force même de l’évidence, s’imposant tel Moïse au pied du mont Horeb remettant les Tables de la Loi au peuple d'Israël, admettre une bonne fois pour toute que j’avais raison.

    Galvanisé par cet inexpugnable coup d’éclat, mes recherches, il est vrai parfaitement empiriques, se poursuivirent au gré des saisons. La seconde découverte, qui demeure à ce jour la plus belle, devait survenir plus tard, peut-être un an ou deux après la première. 

    Au détour d'un chemin, je tombais nez à nez avec une pierre oblongue à la structure très inhabituelle. Deux encoches profondes opposées, mais également des sillons en arc sur l’un des côtés. Qu’était-ce exactement, je n’en savais alors rien et les livres à ma disposition dans ma bibliothèques étaient trop évasifs sur le sujet pour en percer le mystère. Alors, après les avoir probablement pas mal embêtés avec ça, mes parents appelèrent puis me conduisirent chez le fameux monsieur qui, lorsque j'étais gamin, était venu faire son intervention à l'école. Car il se trouvait que, par l'un de ces hasards extraordinaires que nul n'expliquera jamais si ce n'est par la force du Destin auquel certains veulent bien croire, cette personne était une de leurs connaissances lointaines... Par un beau dimanche après-midi je lui apportai donc fièrement mon caillou, afin qu'il l'identifie, espérant que ma trouvaille fut à la hauteur de la première. Sa réponse devait dépasser toutes mes attentes.

    Il s'agissait bel et bien d'une pierre taillée, et non pas comme l’avait suggéré mon sceptique de père, d’un coup heureux de la charrue. En l’occurrence, j’avais trouvé une hache primitive. Et de me montrer, dans sa collection personnelle, quelques exemples qu'il avait lui-même récoltés et dont il avait reconstitué le manche à l'aide d'une branche de noisetier fendue et d'un peu de corde nouée aux extrémités afin de maintenir le tout en place. Je crois que rarement de ma vie je n'ai été aussi fier que ce jour-là !

    Cette hache, de ce genre-ci, je la possède encore dans une armoire chez mes parents avec son manche de noisetier que j'ai à mon tour reconstitué en suivant le modèle de mon aîné. Elle n'a rien d'extraordinairement décoratif mais il faudra peut-être que je la fasse encadrer pour la mettre en valeur, dans une jolie boîte américaine sans doute.

    Depuis lors, je n’ai jamais cessé, lorsque je me promène à la campagne, d'avoir les yeux rivés au sol afin de voir si cette pierre que je vois là-bas derrière une motte de terre, ou celle-ci à moitié enfouie, ne serait pas pourvue d’encoches ou mieux encore serait taillée sur une de ses faces. Plonger ses yeux dans les pierres et les vieux cailloux, c’est un peu - à l'image des cromlech d'Espiau qui nous regardent du haut de leurs milliers d'années - grimper sur les épaules de nos ancêtres et plonger ses yeux dans l’infini du ciel. Un autre infini, moins abstrait. 

    Ce que l’on y voit atteste de ce qui n’est plus mais demeurera visible bien longtemps après nous, à qui sait ouvrir les yeux.

    2 commentaires:

    1. Bravo, bravo.... Je vais être plus attentif en me promenant dans les champs désormais...

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    2. Et tu n’en est pas devenu archéologue ?
      Dans le style de découverte extraordinaire, j’ai découvert un jour une petite perle en mangeant une huître, j’étais enfant aussi, j’avais partagé ma découverte et les adultes avaient dû se rendre à l’évidence bien que certains doutèrent. Mais depuis, je n’en ai jamais retrouvé d’autre et personne ne me crois quand je le raconte...

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