18 mars 2010

Lui, qui s'appelait...

A quelques jours près, cela fait deux ans qu'il s'est immiscé dans ma vie. Le hasard fait parfois bien les choses. Mais parfois je me demande s'il est bon que certaines d'entre elles soient arrivées.

C'était un mercredi soir de mars 2008 ; une invitation inconnue à ouvrir le dialogue sur MSN. Je croyais à un emmerdeur et m'apprêtais à l'envoyer bouler rapidement, prêt à en découdre, comme on se débarrasse de ces indésirables qui vous assaillent au téléphone pour vous proposer une véranda ou un abonnement dont vous n'avez pas besoin. J'acceptais malgré tout d'entrouvrir ma porte virtuelle à cet étranger dont j'ignorais le dessein. Les présentations furent des plus communes : 
"Salut / Salut" - "Comment ça va ? / Ca va et toi ? " - "Oué ça va. J'ai eu ton adresse sur le forum". Puis vint une une question posée tout de go : "T'es Gay ?".

Cette question étrange ne manqua pas de m'interpeller eu égard à la nature dudit forum. Intrigué, la conversation s'amorce et durera une courte heure, fort intéressante. Il me fit part de ses doutes sur sa sexualité, de la difficulté d'assumer cette part d'ombre au sein de sa famille musulmane, de sa relation déclinante avec son actuelle petite amie, de son attrait naissant pour les garçons... Nous discutâmes à bâtons rompus, sans trop de tabous, mais avec une certaine pudeur. "Ca me fait du bien de parler avec toi me dit-il ; tu es la première personne à me prendre au sérieux".

Mon interlocuteur revint frapper à la porte quelques jours plus tard et la fréquence de ses passages allait en augmentant au même rythme que la durée de nos conversations s'allongeait. Nous faisions progressivement connaissance, en toute innocence, nous partagions sur nos goût musicaux, nos films favoris... Fan de hip-hop et break-dancer à ses heures, il me présentait son univers, bien loin du mien, mais que je me plus à dévorer à pleines dents, allant de découvertes en coups de coeur musicaux pour des mélodies et des rythmes dont j'ignorais qu'ils pussent faire partie de ma cosmogonie inconsciente. Sans le savoir, nous commencions à nous attacher l'un à l'autre.

Un soir nous échangeâmes quelques photos. Il était vraiment très beau... De taille moyenne, d'allure sportive et décontractée, brun comme le sont les gens du Bosphore, une barbe délicate lui ourlait l'ovale du visage qui mettait en valeur ses grands yeux ébène pétillants respirant la joie de vivre. De belles dents blanches qui se détachaient sur sa peau mate lui dessinaient un sourire naturel et rayonnant.

"Tu me plais bien" me dit-il. "C'est réciproque" lui répondis-je.
J'étais irrémédiablement sous le charme...

Vint le jour où nous décidâmes de nous rencontrer. Nous en avions l'un et l'autre très envie. Malheureusement une géographie défavorable rendait l'opération fort peu aisée. Cet obstacle ne fut pourtant pas rédhibitoire et je le vis quelques semaines plus tard débarquer en pleine nuit, perdu au beau milieu de Toulouse après avoir traversé l'hexagone huit heures durant et pris la mauvaise sortie sur la rocade. Je le retrouvais finalement à l'autre bout de la ville, sous la silhouette bienveillante d'un immense immeuble, dans la tiédeur d'une nuit d'avril. Il était quatre heures du matin passées lorsque nous nous prîmes pour la première fois l'un dans les bras de l'autre, seuls au monde. Nous passâmes ensemble des heures qui restent à ce jour je crois, parmi les plus merveilleuses et les plus intenses de ma vie sentimentale.

Le moment de son départ fut un déchirement. Mais nous nous retrouvâmes bien vite via MSN où, quoique assaillis de doutes, nous nous efforcions de bâtir un semblant de quotidien, malgré la distance. En dépit de cela, je vécus des semaines euphoriques d'insouciance et de bonheur cotonneux.

Nous nous revîmes une fois encore, à Toulouse également, pour un autre week-end qui fut l'occasion de nous dire certaines choses assez fortes, le genre de chose qu'on ne dit normalement pas à la légère ; avant de nous séparer sur le quai de la gare. Je le vis s'engouffrer parmi la foule et s'évanouir dans la multitude anonyme. C'est la dernière image que je garde de lui. J'ignorais à cet instant qu'il n'y en aurait jamais d'autre.

Ma vie s'est arrêtée provisoirement à la veille de mes 30 ans... Il m'annonçait qu'il ne pouvait pas continuer. Que ce n'était pas possible. Que sa famille ne l'accepterait jamais. Qu'il n'aurait jamais dû me contacter. On s'effondre en larmes... On se quitte. Puis vint le silence. Le vide amer et solitaire.

Quelques jours plus tard, j'arrosais mon anniversaire, et avais pour l'occasion convié mes amis depuis plusieurs semaines ; amis dont la plupart ignoraient alors ma préférence pour les garçons. Ce soir là l'ambiance se devait d'être à la fête... et moi au milieu d'eux, effondré, en plein décalage, partagé entre le plaisir de les voir autour de moi et l'ivresse du désespoir. Six mois me furent nécessaire pour me relever. Je n'en ai jamais rien dit.

Je n'ai jamais vraiment eu de nouvelles de lui. Un mail seulement, dans lequel il me disait avoir du mal à m'oublier, que ce n'était pas si simple de passer à autre chose. De mon coté, je supprimais progressivement les traces qu'il avait pu laisser : ses photos, son numéro de téléphone, les archives de nos conversations MSN que je relisais parfois, pour me souvenir...

Souvent encore je pense à lui, non sans émotion. Il est certaines musiques que je ne puis plus entendre sans songer à ce garçon ; il est certaines rues de Toulouse qui sont encore trop marquées par sa présence : ce porche sous lequel nous nous sommes embrassés à l'abri des regards, ce pont depuis lequel nous avons observé le soleil empourprer la ville, ce banc sur lequel nous nous sommes assis pour contempler la Garonne.

La semaine dernière encore, alors que je me rendais à la gare, un groupe de jeunes se livrait à des battles de break-dance dans l'un des halls d'entrée, sur un fond sonore de Gorillaz, un de ses groupes fétiches. Aussi stupide que cela puisse paraître, je me suis surpris à les dévisager l'un après l'autre, juste pour voir s'il n'était pas l'un d'entre eux... au cas où...

Notre relation n'a durée que peu de temps, quelques mois à peine, et je réalise aujourd'hui sa grande part d'utopie. J'en ai tiré les leçons, j'ai beaucoup appris sur moi. Je ne regrette rien sauf peut être ce sentiment d'inachevé qui plane lorsque malgré moi je me demande : "Et si...?". Pourtant, ce billet en est témoin, j'ai beaucoup mal à les oublier ces jours heureux, et à l'oublier lui aussi,

Lui, qui fut mon premier amour.

Lui, qui s'appelait ...

... qui s'appelait ...

... qui s'appelait ...




* * *
Epilogue : 

Ce billet est sûrement celui qui a patienté le plus longtemps dans mes tiroirs. Maintes fois entrepris, maintes fois effacé, puis recommencé, effacé encore... il est le fruit d'une longue gestation. Car certaines choses ont besoin de temps et que peut être le temps est venu.
Ne vous méprenez pas sur le sens à lui donner : s'il m'arrive de jeter un oeil attendri sur les vestiges du passé, c'est campé sur mes deux jambes que je regarde droit devant confiant. Et plein d'espoirs.

23 commentaires:

  1. C'est très joli Tambour !!!

    Je pense que les plus belles histoires sont celles qui ont quelque chose d'utopique. L'amour, quand on se moque du temps, des distances, c'est tellement beau.

    J'ai vécu un jour un amour impossible, limité dans le temps, comme un minuteur qui revient vers zéro, inexorablement, avant que l'autre ne franchisse l'Atlantique pour rentrer chez lui.

    J'en garde un souvenir assez piquant, j'ai eu du mal à tourner cette page qui avait une durée de vie limitée avant même qu'elle ne naisse.

    Et tout ça, tu le dis très bien. :D

    P.S. J'attends de voir mon paper toy !!!!

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  2. Accoucher sur le papier des histoires comme ça, c'est aussi une manière de tourner la page ! Soulagé j'imagine? On n'est pas obligé d'oublier les jours heureux, ce sont des bons moments qui sont passés, il faut juste tenter de "faire son deuil" d'une relation, mais on n'est pas obligé de regretter.

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  3. un bien joli billet en effet. ^^

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  4. @Fabisounours : Ca n'arrive donc pas qu'aux autres ... Je suis exactement dans le même cas, c'en est troublant. Je hais New York, depuis, parce qu'elle a su se montrer plus tentante que moi. Ou parce qu'il l'avait élue avant même de m'avoir embrassé.

    @Tambour : que faire des jours heureux ? On les regrette lorsque l'on n'est plus heureux, on les oublie lorsqu'un autre bonheur le remplace. C'est bien ça ?

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  5. l'amour est monstrueusement beau
    bisous TM !

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  6. mon dieu, que ce post m'a chamboulé. Sans doute parce qu'il est à la fois triste et porteur d'espoirs (dieu bénisse ton épilogue).
    sans doute aussi parce que pour ma part, je n'arrive toujours pas à tourner la page.
    sans doute aussi parce que le mec de ma vie m'a quitté pour vivre un amour utopique ...
    je te souhaite une bonne nuit et te remercie pour l'émotion que tes mots m'ont donnée.

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  7. Très joli billet, Tambour major. :)
    On se souvient toujours de ses premières amours.

    J'aime tes deux phrases "le temps est venu" et "je regarde droit confiant".

    Bloguer aide aussi à y voir plus clair. Le fait de devoir tout mettre par écrit oblige à structurer sa pensée. Ça fait du bien. :)

    (biz)

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  8. @ Fabisounours: aaaaah, les Québécois. ;)

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  9. Plein de lucidité.... tes derniers mots (je regarde droit devant) rassurent sur ton état d'esprit et ta façon de voir les choses...
    Marche....

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  10. Très joli article. Et c'est avec ce genre d'histoire que l'on se construit et que l'on avance.D'ailleurs c'est "drôle" mon article de lundi sera un peu sur ce sujet là.

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  11. @ Fabisounours : C'est beau, mais con... Quelque part on sait qu'on se prépare une méchante bombe à retardement qui fera très mal.
    Je pense à ton paper toy : hier je me suis décidé à acheter un tube de colle ^^

    @ Thomas : Pas vraiment soulagé. Je ne sais pas trop ce que signifie "faire son deuil" d'une relation... Peut être est-ce réussir à se souvenir sans que la gorge se noue.

    @ Matoo : Merci.

    @ Charlie : Je ne crois pas qu'on oublie jamais les jours heureux. A mon sens, en matière de souvenirs, le bonheur est cumulatif, pas sélectif.

    @ Fred : Mais il sait faire monstrueusement mal aussi ^^

    @ Will : Ho... un petit coeur d'artichaut ^^

    @ Ô d'Evian : Je ne sais pas tellement pourquoi j'ai écrit ce billet au juste. Y voir plus clair ? Ou mettre des mots sur certaines choses pour mieux les exorciser ? Je n'en sais rien. Toujours est-il que je crois aux vertus cathartiques que l'écriture.

    @ Francis : Je reste un éternel optimiste, malgré quelques périodes de résignation. Me laisser indéfiniment abattre ne relève pas de mon tempérament. La vie est une aventure qui pose chaque jour de nouvelles énigmes dont on ne sort pas toujours vainqueur, mais bel et bien grandi.

    @ Christophe : Exactement. Je te ferai la même réponse qu'à Christophe ci-dessus.

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  12. Tambour,
    Comme tu es très musicien
    je te donne un très long baiser
    Sur la veine bleutée du poignet
    Un long baiser sans fin

    Mais comment l'appelait-on ?

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  13. @ François : Merci.
    Un prénom tout simple...

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  14. Foutu Internet... Qui n'a jamais vécu ce genre de relations ? Dans laquelle on tombe amoureux, petit à petit, à force de se découvrir, de tout se raconter... Vient la rencontre qui défie la distance.
    Puis on se console en se disant que c'est plus raisonnable. "Comme j'aurais aimé habité là. Comme j'aurais aimé être plus vieux, plus ci, plus ça..."... jusqu'à l'idée "et si j'avais été S+ ?"...
    C'est carrément naze Internet...

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  15. Mais heureusement, il y a des choses qui restent indéfiniment (du moins je l'espère...), comme par exemple : une grenouille sauteuse équipée d'une poire, une brosse anti-cellulite, un simplet de jardin pour tes fleurs et toutes ces merveilleuses conneries que nous t'avions offertes pour tes 30 ans !!

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  16. Une semaine landaise et je retrouve un tambour major évoquant l'amour qui boulverse, l'amour qui ouvre tout et le crash en grande vitesse contre un mur.
    J'm beaucoup le petit bal perdu chanté par Bourvil,mélancoliquement optimiste.
    Sincèrement votre
    elliot

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  17. @ Antoine : Je ne serai pas aussi catégorique. Internet permet de très belles rencontres ; il m'arrive d'en faire de temps à autre. Mais il faut savoir ce à quoi on s'expose et s'armer en conséquence.

    @ Kingluther : En es-tu si sûr ?

    @ Elliot : C'est bien ce qui me plait dans cette chanson. Ce fut un joli moment, et c'était bien... ! Place au suivant.

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  18. @ Antoine: oui, et puis parfois les sentiments sont si forts qu'ils poussent à faire des choix, comme celui de déménager pour se retrouver.
    Mon premier "chum" m'a rejoint à Montréal. Le second m'a fait rentrer en France. :)

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  19. @ Ô d'Evian : Wow... C'est très fort ça dis donc ! Le genre de décision qui ne se prend pas à la légère. T'as déja raconté ça dans un billet ? Je serai très intéressé par ce genre de témoignage.

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  20. Quelle ironie ! Je ne vis que des relations semblables : des conversations sur MSN, une ou deux rencontres et c'est terminé... Mais je ne suis pas TM, je suis l'autre la plupart du temps. Au nom de ces autres Tambour, pardonne nous.

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  21. C'est magnifique, bouleversant... Et c'est superbement bien écrit!

    Ce sont des histoires difficiles, mais au final qui aident à se construire un peu plus, non?

    Bises

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  22. Oui c'est beau, sensible, touchant, vrai
    Bises Tambour :)

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  23. Oh Tambour... Il va falloir que l'on discute sérieusement de tes talents d'écrivain (c'est quand que tu passes par Londres, dis?!)...
    Tu as le don (bien trop rare de nos jours) d'allier sensibilité et virilité, une capacité extraordinaire à la contextualisation qui démontre la faculté qui est tienne de susciter l'émotion chez ton lectorat... ça en est bouleversant...
    Toujours cette pudeur qui caractérise ta voix dès que tu parles de ta vie. A chaque fois, ce sont tes posts les meilleurs...
    Plus personnellement, je compatis (et tu sais à quel point chez moi le mot s'alourdit de son sens étymologique plein - "je souffre avec toi"). Bon baisers d'Outre-Manche.

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