
J'ai toujours vécu au bord d'un canal. Je dis bien un canal et non pas le canal car contrairement à ce que l'on croit souvent, Toulouse compte trois canaux.
Il y a bien évidemment le plus connu d'entre tous, le Canal du Midi qui relie Toulouse à la Méditerranée, celui qui passe sous mes fenêtres que je contemple à loisir le matin en partant travailler. Il y a aussi le Canal de Brienne construit pour contourner un portion non navigable de la Garonne et permettre aux bateaux d'accéder aux quais du centre ville. Mon premier appartement lui faisait face.
Je l'aimais beaucoup cet appartement. Mon premier logement seul. Il n'était pas immense, mais bien situé, en rez de chaussée, pourvu de larges fenêtres qui le rendaient très lumineux. Et il y avait cette vue sur les arbres et le canal, si apaisante. Il y a enfin le Canal Latéral à la Garonne qui relie Toulouse à Langon et qui forme, avec le Canal du Midi, le Canal des deux Mers.
C'est au bord de ce dernier que j'ai passé toute mon enfance, la maison familiale étant située à quelques centaines de mètres. Nous y venions un peu en toute saison, car il fait toujours bon au bord du canal. Mais tout particulièrement en été où je venais parcourir le chemin de hallage bercé par le chant des grillons qui stridulent, à l'ombre vaporeuse des argousiers. La saison du printemps y est tout aussi agréable à cause des grands acacias que l'on trouve encore parfois, et du puissant parfum de leurs fleurs dont je me repaissais jusqu'à l’enivrement. Plus jeune je m'y rendais souvent avec mon père, au bord du canal, faire des balades à vélo le dimanche après midi.
C'était notre petit rituel à nous cette balade dominicale, notre moment à tous les deux. Rien ne pouvait nous l'enlever, pas même la menace d'un gros orage. Et d'ailleurs qu'à cela ne tienne, nous étions toujours à temps de rebrousser chemin lorsque la pluie battante nous contraignait au replis et que la terre déjà cahoteuse se transformait en boue épaisse et visqueuse. Nous ne nous disions pas grand chose. Mon père n'a jamais été un grand bavard. Mais nous étions ensemble à partager le plaisir simple d'une libellule jouant parmi les roseaux, la brise agitant les feuilles, ou à surprendre l'envol d'une poule d'eau. Il est comme ça mon papa, assez peu loquace, un petit rien suffit à son bonheur. Des
petits bonheurs. Je crois que je tiens ça de lui.
Car où que l'on se trouve, aller marcher au bord du canal c'est pénétrer imperceptiblement en un lieu en soi, un univers autonome, intimiste, doté de ses propres codes, ouvert sur le monde et tout à la fois replié sur lui même. Aperçu de loin, on croit le connaître, masse d'eau traînant placidement ses reflets de ciel parmi la campagne et les villes. Il faut pourtant s'en approcher de tout près pour découvrir les faces de ce singulier personnage. Il se mérite, impose son rythme, invite au calme, transfigure l'ordinaire. Les arbres ailleurs si laids se parent d'une grâce sans pareille confondus par l'échine délicate de ce damoiseau ondoyant. Sur sa face dansent les nuages. Les platanes s'inclinent sur son passage en hommage à ce prince qui rampe à leurs pieds. Et les herbes folles courant sur ses berges lui font une couronne bruissante au vent léger.
Soudain une cataracte de briques agite des eaux jusqu'alors si calmes d'un fracas terrifiant. Piégé entre de lourdes portes de métal, révélant ses instincts de fauve endormis, il se débat terrifié dans une lutte perdue d'avance. Il gronde de toutes ses forces en des spasmes telluriques, crache, feule, éructe de rage. Mais les flots bouillonnants s'apaisent. Les portes de l'écluse s'entrouvrent libérant leur étreinte. Voguant au doux soleil du midi, un bateau poursuit sa route indolente, laissant dans son sillage des rides sur lesquelles dansent les gérridés.
Au loin sonne la cloche de l'église. Il est cinq heures.