
De passage à Seville cet été, j'avais donc ramené dans mes valises l'intégrale de Paracuellos - en édition originale espagnole, la grande classe - parue il y a peu en un copieux volume unique intitulé sobrement "Todo Paracuellos".
Paracuellos nous replonge en plein coeur de l'Espagne de Franco, vue par les yeux de mômes encore en pleine enfance, placés par leurs parents dans des sortes de pensionnats d'Etat, à la solde de l'idéal nationaliste ambiant, d'une religion toute puissante et d'éducateurs à l'humanité toute relative. Et pourtant, il faut s'y faire : personne ne viendra les sortir de là... Orphelins pour les uns, recueillis par un oncle ou une tante qui les a abandonné dans ces foyers sociaux, ou mal-né dans une famille trop nombreuse pour une bourse trop maigre qu'un père fatigué ne réussit plus à nourrir, il faut faire contre mauvaise fortune bonne figure et trouver des raisons d'espérer. Aussi des relations d'amitié se nouent, la solidarité est érigée en valeur fondamentale, l'entraide, se serrer les coudes, face à des adultes devenus fous. Pour ne pas sombrer dans la folie ou la violence, certains trouvent refuge dans la bande dessinée qui semble être la seule ouverture vers un ailleurs plus agréable, porte ouverte à l'imaginaire, au rêve... On lit (pas des romans : ils sont formellement interdits !) des BD, on en dessine, on se prend au jeu d'être acteur, conteur... Assez souvent ça castagne sec, mais l'on rigole aussi pour ne pas pleurer d'avantage.
Quoique régulièrement assez drôle, ne vous attendez pas à éclater de rire à chaque page, il s'en faut parfois de beaucoup. L'humour de Gimenez est souvent grinçant, mettant le lecteur mal à l'aise face à des situations de détresse que l'on a peine à croire réelles. La première partie est même particulièrement dure lorsque l'on réalise qu'il n'y a là aucune fantaisie, sinon la relation de faits réels. Et l'on comprend mieux pourquoi aujourd'hui une frange de la population espagnole née à cette époque cherche à tout prix à renier la religion par les griffes de laquelle tant de brimades leur ont été infligées. Je vous invite à aller faire un tour sur le site d'Arte qui y consacre un petit reportage, ainsi que sur celui du Nouvel Obs dans lequel j'avais lu les premières informations à ce sujet.
Tout le talent de Carlos Gimenez, véritable héros national outre-Pyrénées, est de parvenir à nous retranscrire cette atmosphère pesante ponctuée de rires et de larmes, de chants religieux et d'hymnes patriotiques, sur une toile de fond d'enfance insouciante qui, devenue adulte, fera table rase de cette Espagne dont elle ne veut plus, dont elle ne peut plus, pas si lointaine de nous, et dont la génération de nos parents et grands parents porte encore les stigmates. L'humour, politesse du désespoir... mais aussi "l'enfant de nos haines" affirmait Jacques Prevert. Paracuellos en est certainement une des plus brillantes illustrations.
Merci de ton commentaire!
RépondreSupprimerBienvenue
Je trouve qu'il y a un air de Gotlib, dans les dessins.
RépondreSupprimerLa réaction des lecteurs se comprend, si l'on considère les bulles traduites. Ton billet est très clair, construit, et donne une vue d'ensemble saisissante de cette BD que je ne connaissais pas. Les dessins sont remarquables, l'institutrice particulièrement.
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